Danser contre l’oubli : quand la jeunesse de Seine-Saint-Denis réanime la mémoire du 17 octobre 1961

Danseurs hip-hop de la compagnie No Mad interprétant une chorégraphie mémorielle en Seine-Saint-Denis

Dans le studio du centre de danse du Galion, au cœur d’Aulnay-sous-Bois, les pas martèlent le sol avec une intensité saisissante. Devant une assemblée d’enfants d’un centre de loisirs, attentifs et silencieux, une vingtaine de danseurs s’élancent. Leurs mouvements saccadés reconstituent une marche collective, digne et pacifique, avant qu’un fracas sonore ne fasse vaciller les silhouettes. À terre, les corps brisés évoquent sans détour la brutalité d’un événement longtemps relégué aux marges du récit national : la répression sanglante de la manifestation des Algériens à Paris, le 17 octobre 1961.

Le hip-hop comme outil de transmission citoyenne

Porté par la compagnie No Mad, installée au Blanc-Mesnil, ce spectacle chorégraphique a été conçu comme un pont entre les générations. Sous la direction du chorégraphe Mehdi Slimani, le projet rassemble des danseurs aux parcours et aux âges divers, professionnels comme amateurs, tous animés par la volonté d’arracher ces victimes à l’oubli. Pour Mehdi Slimani, le hip-hop s’est imposé comme le langage évident de cette démarche : une culture née dans la rue, capable de sublimer la douleur et l’injustice pour en faire une affirmation de dignité.

La genèse de la pièce prend racine sur les bancs universitaires, lors d’un cours de philosophie où le chorégraphe découvre l’ampleur du massacre, approfondie ensuite par la lecture du roman historique Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx. Face au silence pesant qui a entouré la répression policière de cette nuit d’automne 1961, l’expression corporelle urbaine permet de réinvestir le récit historique avec une force brute et accessible aux plus jeunes, dans la lignée des actions d’éducation populaire qui font vivre les quartiers populaires.

De l’usine aux quais de Seine : incarner le quotidien ouvrier

Le spectacle ne se contente pas de représenter les violences de la manifestation. Il prend le temps d’ancrer le destin des ouvriers algériens dans la réalité concrète de l’époque. La chorégraphie s’ouvre sur les gestes répétitifs du travail à la chaîne dans les usines de la région parisienne. Les corps imitent la cadence des machines, métaphore d’une routine productive millimétrée soudainement bouleversée par l’irruption du couvre-feu discriminatoire et des contrôles policiers incessants.

Lorsqu’un danseur s’effondre sous les coups, c’est l’ensemble du rouage industriel et social qui se dérègle. La mise en scène rend hommage à cette génération de travailleurs immigrés invisibilisés, tout en soulignant la continuité des luttes pour l’émancipation civile. Cette exigence de reconnaissance rappelle les combats ultérieurs portés par les enfants de l’immigration, à l’image des revendications où la jeunesse a remis en cause l’ordre établi lors des décennies suivantes.

Dialoguer avec les jeunes pour construire l’avenir

À l’issue de la démonstration au Galion, l’échange s’ouvre naturellement avec les enfants. Pour les interprètes, ce travail chorégraphique a souvent représenté l’occasion de questionner leur propre histoire familiale. Beaucoup ont découvert à travers les répétitions les épreuves traversées par leurs aïeux durant les années de la guerre d’Algérie en métropole, ouvrant des discussions intimes jusque-là restées sous le sceau du non-dit.

Cette création a notamment trouvé son aboutissement sur le terrain civique au Blanc-Mesnil, lors de l’inauguration d’une place dédiée à la mémoire des victimes du 17 octobre 1961. En expliquant aux spectateurs que les droits fondamentaux actuels découlent des mobilisations passées, la troupe rappelle que la mémoire collective n’est pas un repli nostalgique, mais le socle indispensable pour faire vivre l’égalité républicaine au présent, à l’instar des réflexions sur la marche pour l’égalité des droits de 1983.

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