Dans les locaux de l’Association de promotion culturelle et intercommunautaire stannoise (Apcis), situés rue George-Sand à Stains, la porte ne reste jamais fermée très longtemps. C’est ici, au cœur du quartier du Clos Saint-Lazare, que Zorica Kovacevic s’active au quotidien. Entre les tasses de café partagées sur un coin de table et les allées et venues des collégiens venus chercher un soutien pour leurs leçons, sa voix franche et son rire communicatif résonnent comme un repère familier. Quand les services de l’État l’ont contactée pour lui annoncer l’attribution de la Légion d’honneur, la directrice a d’abord cru à une méprise administrative, imaginant qu’une homonyme avait été confondue avec elle. Pourtant, il s’agissait bel et bien de saluer son engagement ininterrompu au service des habitants de Seine-Saint-Denis.
Si son premier réflexe a été d’envisager un refus, estimant que le travail social ne se prête guère aux honneurs individuels, c’est l’équipe de l’association qui l’a convaincue d’accepter. Pour les salariés, les bénévoles et les familles du quartier, voir leur directrice décorée par Arsène Tchakarian, figure héroïque de la Résistance et membre du célèbre groupe Manouchian, représentait une reconnaissance collective éclatante. Ce passage de témoin entre un combattant étranger ayant défendu la liberté sur le sol français et une fille d’ouvriers immigrés investie dans l’émancipation citoyenne a pris une résonance toute particulière à la Maison du temps libre de Stains.
De l’exil yougoslave aux bancs de l’université rebelle
Zorica Kovacevic se définit sans détour comme une enfant de l’école républicaine, même si la trajectoire fut loin d’être un long fleuve tranquille. Arrivée en France à l’âge de huit ans en provenance de Yougoslavie avec ses parents et son jeune frère, elle conserve le souvenir marquant de leurs premières années de précarité matérielle. Les douches hebdomadaires prises dans les établissements municipaux du vingtième arrondissement parisien, les hébergements successifs en meublé et les chambres exiguës ont forgé sa perception des inégalités. Lorsque la famille a pu intégrer un logement social dans le Val-d’Oise avant d’acquérir, à force d’heures supplémentaires, un pavillon à rénover à Stains, les priorités parentales étaient clairement posées : l’instruction ne pouvait souffrir aucun compromis.
Son père, ouvrier soudeur, et sa mère, employée dans la métallurgie industrielle, voyaient dans l’école la seule garantie de dignité et d’émancipation sociale. Bonne élève, Zorica franchit les classes successives sans encombre jusqu’aux portes de l’enseignement supérieur. C’est à ce moment précis que survient la première confrontation avec les barrières invisibles du système académique : refoulée de l’université de Tolbiac en raison de son adresse en banlieue, elle s’inscrit en histoire à l’université Paris-VIII à Saint-Denis. Ce campus atypique, marqué par l’héritage critique et l’effervescence intellectuelle, devient le creuset de son apprentissage militant.
L’année 1995 marque un tournant décisif. En plein soulèvement contre les réformes du gouvernement de l’époque, la jeune étudiante participe activement au blocage du campus, dressant des barricades de chaises pour soutenir les grèves cheminotes et étudiantes. Cette ferveur collective conforte son attrait pour les luttes sociales. Elle fréquente un temps le syndicalisme autogestionnaire au sein de la Confédération nationale du travail (CNT), avant de rejoindre les rangs de la CGT dans le secteur médico-social. Pour elle, l’engagement syndical ne saurait être un instrument corporatiste ou individuel : il constitue le prolongement nécessaire d’une défense intransigeante du service public et des droits des plus vulnérables.
Faire face à la tourmente au Clos Saint-Lazare
En 1992, alors qu’elle n’avait encore jamais franchi le périmètre du grand ensemble du Clos Saint-Lazare malgré sa jeunesse passée dans la commune pavillonnaire voisine, on lui propose d’y intervenir comme animatrice. Elle découvre un secteur frappé de plein fouet par les ravages sociaux de l’héroïne et l’emprise des réseaux de trafic. À cette époque, la cité fonctionne presque en vase clos, et le quotidien est régulièrement émaillé d’épisodes de tensions extrêmes. Il n’était pas rare de devoir intervenir dans l’urgence pour mettre des enfants à l’abri au détour d’un affrontement dans la rue.
Face à ce climat et au sentiment grandissant d’abandon par les institutions traditionnelles, les résidents ont refusé la fatalité. L’Apcis a vu le jour sous l’impulsion directe des habitants, désireux d’occuper le terrain social, d’offrir des repères aux plus jeunes et de prévenir les risques de repli identitaire ou confessionnel. Dans un contexte où les formations politiques désertaient peu à peu le travail de proximité et où les classes moyennes quittaient le parc social, l’association est devenue l’agora protectrice du quartier, maintenant le dialogue par le biais de repas partagés et d’ateliers éducatifs.
Comme le montrent de nombreux récits de terrain, la solidarité dans les quartiers, c’est du quotidien…, et elle repose sur une présence patiente et inconditionnelle. Zorica Kovacevic réfute avec véhémence l’étiquette réductrice de repli communautaire souvent collée aux cités populaires : les concentrations de misère ne résultent pas d’un choix délibéré d’entre-soi, mais d’une assignation territoriale subie, liée aux pénuries de logements accessibles et au manque d’opportunités économiques. Cette réalité rappelle les interrogations soulevées par les riverains confrontés aux ségrégations urbaines : « Pourquoi a-t-on fait de nous des habitants à part, de seconde zone ? »
La méthode de l’éducation populaire : globalité et considération
Pour enrayer le cercle vicieux de la précarité et du sentiment d’impuissance, l’Apcis déploie une approche résolument globale de l’éducation populaire. Les actions ne se cantonnent pas à un soutien scolaire formel ; elles embrassent la réalité des familles dans leur ensemble. Tout commence souvent par l’accompagnement d’un élève en difficulté ou temporairement exclu de son collège. Au lieu de laisser le jeune livré à lui-même dans l’espace public, l’association l’accueille, renoue le fil du dialogue et implique directement les parents dans le processus de raccrochage.
Cette écoute attentive, exempte de tout jugement moralisateur, est analogue à celle que pratique une médiatrice de rue, le coeur à l’écoute de chaque souffrance silencieuse. Zorica Kovacevic insiste sur un point fondamental : la prétendue démission parentale relève du mythe commode. Les pères et les mères du quartier nourrissent de profondes aspirations pour l’avenir de leur progéniture, mais se heurtent fréquemment à des dispositifs institutionnels opaques ou intimidants. En ouvrant ses portes sans barrière bureaucratique, la structure restaure une relation de confiance mutuelle.
Au fil des décennies, l’équipe a développé un savoir-faire hybride, conjuguant les prérogatives d’un centre social, d’un espace de loisirs, d’un point d’accès aux droits et d’une structure de médiation préventive. Cette pluralité d’interventions permet d’aborder simultanément les problématiques de logement insalubre, de précarité matérielle et d’accès à la culture. Les salariés, tous engagés dans une même démarche syndicale et citoyenne, défendent l’idée que l’émancipation populaire se construit par l’acquisition du savoir critique et la solidarité de classe.
Recevoir les insignes de chevalier de la Légion d’honneur des mains d’Arsène Tchakarian n’a constitué en rien l’achèvement d’une carrière pour Zorica Kovacevic, mais plutôt une injonction à poursuivre le combat. À l’heure où les budgets associatifs subissent des arbitrages drastiques et où les quartiers subissent une stigmatisation médiatique récurrente, la directrice continue de marteler l’urgence d’une présence humaine continue. Au Clos Saint-Lazare, l’éducation populaire ne se théorise pas dans des colloques ministériels : elle s’invente jour après jour, à hauteur d’habitant, dans la conviction inébranlable que chaque enfant a le droit de grandir debout.




