17 octobre 1961 : les racines enfouies des mobilisations populaires à Nanterre

Vestiges historiques et paysages urbains des anciens quartiers de Nanterre

À l’ombre des tours modernes et des amphithéâtres universitaires de Nanterre, peu de traces matérielles rappellent encore la présence des bidonvilles qui ceinturaient la plaine jusqu’au début des années 1970. Seuls quelques pans de murs décrépis, comme les restes de l’ancienne école de fortune du Petit Nanterre bâtie à destination des enfants des terrains des Pâquerettes ou de la rue des Prés, témoignent d’une époque charnière. C’est sur ce terreau de relégation spatiale, d’exploitation industrielle et de répression policière sanglante que se sont structurées les premières voix collectives de la jeunesse issue de l’immigration algérienne. Les recherches menées par le politologue Victor Collet mettent en lumière cette trajectoire militante discontinue mais profondément féconde, reliant le traumatisme du 17 octobre 1961 aux mouvements associatifs contemporains.

La fin de l’encadrement traditionnel et l’irruption de nouvelles solidarités

Au lendemain du cessez-le-feu en Algérie, le paysage politique des bidonvilles nanterriens subit une secousse majeure. Jusqu’alors, les structures clandestines du Front de libération nationale (FLN) régissaient l’ordre interne, organisaient les solidarités de base et encadraient les populations d’ouvriers nord-africains. Le rapatriement de ces cadres vers l’Algérie indépendante crée un vide organisationnel brutal. Simultanément, les relations avec les organisations de la gauche traditionnelle, singulièrement le Parti communiste français qui administre la ville, sont marquées par une incompréhension réciproque. Tandis que l’appareil communiste privilégie les revendications syndicales d’usine et le logement pour les classes laborieuses nationales, la cause spécifique des colonisés demeure longtemps en retrait.

Face au délabrement croissant de ces îlots insalubres et à l’isolement de leurs occupants, un nouvel écosystème militant s’implante sur le terrain. Dès le milieu des années 1960, des étudiants de la faculté voisine, des militants maoïstes et des prêtres-ouvriers viennent combler ce vide. Ces acteurs extérieurs soutiennent l’alphabétisation, appuient les comités de locataires improvisés et s’opposent frontalement aux expulsions de baraquements ordonnées par la préfecture. Cette hybridation politique transforme peu à peu les bidonvilles en laboratoires de résistance contre les violences d’État, dans un climat où résonne toujours l’impératif éthique selon lequel non, il ne faut pas oublier le 17 octobre 61 et la rafle méthodique des travailleurs algériens jetés dans la Seine.

L’expérience des cités de transit et le piège de la relégation périphérique

À partir de 1965, la résorption étatique des bidonvilles modifie en profondeur la géographie sociale de Nanterre. La création des cités de transit — censées n’être que des sas provisoires vers le logement social définitif — devient un puissant instrument de surveillance et d’assignation spatiale. Pour de nombreuses familles, le transit se transforme en une attente indéfinie au sein de préfabriqués étroits, soumis au contrôle strict de gardiens assermentés. Plus encore, les politiques de relogement orchestrées au niveau départemental dispersent systématiquement les foyers vers les périphéries lointaines de la région parisienne, hors du tissu nanterrien d’origine.

Cette politique d’éloignement, vécue par les premiers concernés comme une entreprise de déracinement forcé, fracture les solidarités de voisinage patiemment tissées dans la boue des bidonvilles. Pourtant, elle ne parvient pas à éteindre la contestation. Dans ces habitats transitoires, les adolescents de la première génération née ou grandie en métropole développent une conscience aiguë de la ségrégation urbaine. Refusant la docilité imposée à leurs aînés, ils apprennent à contester l’arbitraire gestionnaire et esquissent les prémices d’un activisme autonome.

De la libération associative à l’émergence des luttes civiques

L’abrogation, en octobre 1981, du décret-loi de 1939 restreignant la liberté d’association pour les résidents étrangers constitue un levier d’émancipation fondamental. Immédiatement, une multitude de structures de quartier voit le jour, animée par des jeunes bien décidés à intervenir dans le débat public local. La dynamique prend une dimension nationale lors du grand soulèvement pacifique de l’automne 1983. En convergeant vers la capitale, ces militants rappellent qu’en 1983, la jeunesse post-coloniale a remis en cause l’ordre établi, réclamant l’égalité réelle des droits civiques et la fin des crimes racistes qui endeuillent les banlieues.

À Nanterre, cette vague citoyenne bouscule les équilibres municipaux. Les jeunes militants investissent les maisons de quartier, montent des listes autonomes lors des scrutins locaux et fondent des collectifs combatifs, démontrant avec force que le contre-pouvoir permet l’exercice de la citoyenneté. Cette effervescence alimentera directement, au début des années 1990, la fondation du Mouvement de l’Immigration et des Banlieues (MIB), dont plusieurs figures historiques ont forgé leurs armes au contact direct des cités nanterriennes.

La reconquête mémorielle : réinscrire l’histoire dans l’espace public

Au fil des décennies, l’éventail des revendications s’est considérablement élargi. Aux côtés du soutien scolaire et des mobilisations contre la précarité urbaine, la question de la mémoire collective est devenue un terrain de lutte central. Porté par des associations emblématiques à l’instar des Oranges, le passé de l’immigration maghrébine est sorti des silences familiaux pour s’imposer dans l’espace public communal.

La projection locale de films d’archives, l’hommage appuyé au sociologue Abdelmalek Sayad à travers l’inauguration d’un établissement scolaire portant son nom, ainsi que la dénomination officielle d’un boulevard commémorant le 17 octobre 1961 matérialisent cette victoire culturelle. En réaffirmant la légitimité historique de leurs parents au cœur même de la ville, les habitants des quartiers populaires de Nanterre ne se contentent pas de réparer une injustice mémorielle : ils rappellent que leur présence, loin d’être un accident périphérique, forme le socle indélébile de l’histoire industrielle et citoyenne française.

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