Aux abords du marché des Quatre-Routes, à la lisière d’Asnières-sur-Seine, une fumée tiède monte d’un petit réchaud de maïs grillé. Sur un banc en béton, adossés au va-et-vient des chalands et des chariots de course, un groupe d’hommes aux tempes grises partagent des confidences d’un autre temps. Tous ont laissé leurs forces sur les échafaudages d’Île-de-France, dans les ateliers métallurgiques ou sur le ballast des voies ferrées. Venus d’Algérie au cours des années cinquante pour subvenir aux besoins de leurs familles, ils ont connu les baraquements insalubres, l’humidité des cités de transit et les hôtels meublés exigus. Pourtant, lorsque la discussion glisse sur la soirée pluvieuse du 17 octobre 1961, les regards se durcissent et les gestes ralentissent : plus de six décennies après, la mémoire de cette nuit tragique demeure gravée dans leurs chairs.
L’épreuve des Quatre-Routes : des vies de labeur marquées par la violence coloniale
Le chapelet entre les doigts, Abdelazziz Djadli arbore discrètement un petit insigne à sa boutonnière. Ancien cadre associatif et militant politique à Gennevilliers durant la guerre d’indépendance, il conserve une lucidité glaciale sur l’organisation de cette journée de marche pacifique, convoquée pour briser le couvre-feu discriminatoire imposé aux seuls « Français musulmans d’Algérie » par le préfet de police Maurice Papon. « Dès le milieu de l’après-midi, nous avons été encerclés, embarqués de force par les forces de police, puis parqués sans explications au Palais des Sports et au parc des expositions de la Villette. Beaucoup d’entre nous y sont restés enfermés pendant près d’une semaine, entassés dans un froid glacial et sous la menace constante des coups », se remémore-t-il avec précision.
À ses côtés, Abdelazziz Khelika se penche en avant. Âgé de dix-huit ans à l’époque des faits, il résidait alors dans l’immense bidonville de La Folie, à Nanterre, où s’alignaient des masures de tôle et de bois goudronné. Pour lui comme pour des milliers d’autres ouvriers, participer au cortège relevait d’une impérieuse exigence de dignité. Bravant la peur d’un piège, il avait emprunté le réseau ferroviaire pour gagner le cœur de la capitale. « Nous voulions l’égalité et l’indépendance, sans armes, en costume du dimanche. Lorsque nous sommes sortis à la gare Saint-Lazare, les compagnies d’intervention chargeaient déjà sans discernement. Nous avons dû fuir à travers les ruelles, passer la nuit cachés en hauteur dans des parcs avant de regagner nos baraques au petit matin. Une telle terreur ne peut pas s’effacer des esprits. »
Pour les habitants de ces zones périphériques, cet événement résonne comme 17 octobre 1961 : un moment crucial pour les luttes qui suivront dans l’histoire ouvrière et citoyenne de l’immigration algérienne. Les personnes âgées présentes sur le trottoir acquiescent gravement : chacun a vu un camarade disparaître, un frère revenir le visage tuméfié ou un père blessé par des tirs à balles réelles.
Sur les décombres des bidonvilles, un paysage urbain qui peine à se souvenir
Quelques kilomètres plus à l’ouest, le quartier du Petit-Nanterre a presque totalement effacé les stigmates visibles de cette période. À la place des centaines de baraques de fortune qui s’étendaient autrefois le long des voies ferrées, la cité des Pâquerettes déploie ses façades de briques et d’enduit. Seules les personnes âgées peuvent encore désigner avec précision l’emplacement des sentiers boueux où les familles préparaient jadis le thé dans le froid. Cette transformation architecturale pose avec acuité la question du traitement réservé à ces populations, qui s’interrogeaient déjà : « Pourquoi a-t-on fait de nous des habitants à part, de seconde zone ? ».
Dans un bistrot populaire du quartier, Chérif Cherfi prépare sans relâche les rassemblements commémoratifs. Ayant lui-même grandi dans les bidonvilles de Nanterre au sein d’une famille engagée, il milite depuis des décennies pour que la mémoire ouvrière et postcoloniale s’inscrive durablement dans l’espace public. Son oncle, Abdelkader Gahlaza, et leur proche Abdallah Boubarka se souviennent avec une précision clinique de leur départ depuis Argenteuil et Nanterre vers le pont de Neuilly.
« Nous pensions participer à une démonstration calme, familiale. Au niveau du rond-point de La Défense, nous nous sommes retrouvés pris au piège dans un goulot d’étranglement. Les matraques tombaient sans répit, des hommes tombaient inconscients sur le macadam, d’autres étaient précipités dans la Seine. J’ai perdu connaissance après un violent coup à la tête. Lorsque je me suis réveillé sur le pavé des heures plus tard, le sang avait séché. J’ai dû marcher dans la nuit pour retrouver ma chambre de foyer », témoigne Abdallah Boubarka.
Cette répression féroce s’est heurtée pendant des décennies à une occultation administrative et municipale tenace. Certains élus locaux ont longtemps cherché à minimiser ou à refuser l’expression publique de ce deuil collectif, comme lorsque le maire de Neuilly-sur-Seine a refusé d’accueillir les commémorations sur les lieux mêmes où tant d’hommes avaient été ciblés et violentés sur les ponts traversant le fleuve.
Le courage méconnu du cortège des femmes et des enfants
L’histoire du massacre occulte souvent un second acte tout aussi périlleux : celui de la protestation organisée quelques jours plus tard par les épouses, les mères et leurs enfants. Le 20 octobre 1961, alors que des milliers d’hommes demeuraient emprisonnés dans des conditions déplorables, les femmes ont à leur tour investi les boulevards parisiens pour exiger des nouvelles de leurs proches et la fin immédiate des persécutions.
Au marché du centre historique de Nanterre, Aïcha Mansouri termine ses emplettes de la semaine. Native de la ville, elle faisait partie de ces mères de famille courageuses qui ont défilé avec leurs quatre enfants sous le bras. « Nous portions la nationalité française sur nos papiers, mais nous étions traités comme des indésirables sous un régime d’exception. Je me souviens de l’angoisse terrible dans la foule, des charges de police contre des femmes poussant des landaus, de la panique dans les couloirs du métro. Beaucoup de nos compagnes ont fini incarcérées à la prison de la Santé ou au centre de triage de Vincennes. Des artisans, des maçons et des mères de famille exemplaires ont été traités comme des criminels », raconte-t-elle avec une émotion intacte.
Briser la chape de plomb pour éduquer la jeunesse
Pendant des décennies, le silence s’est abattu sur les foyers de travailleurs et les appartements familiaux. Beaucoup de survivants ont tu leurs blessures pour protéger leurs enfants du sentiment d’humiliation ou par crainte de représailles judiciaires. Ce n’est qu’avec les années 1990 et les travaux rigoureux des historiens indépendants que la parole s’est enfin libérée dans les quartiers populaires.
Aujourd’hui, ces retraités constatent avec fierté la volonté d’apprentissage qui anime la jeunesse des cités. Leurs petits-enfants, souvent nés dans ces mêmes communes d’Île-de-France, réclament la reconnaissance intégrale des responsabilités étatiques dans les manuels scolaires et au sommet de la République. Raconter le 17 octobre 1961, ce n’est pas rouvrir inutilement des plaies : c’est réinsérer dans l’histoire commune de la France le sacrifice pacifique d’hommes et de femmes venus bâtir ses infrastructures modernes au prix de leur propre sang.




