Quand Neuilly-sur-Seine fermait ses portes à la mémoire du 17 octobre 1961

Hommage commémoratif du 17 octobre 1961 près de la Seine

C’est un contraste géographique et symbolique saisissant qui s’est joué au pied des tours de La Défense, là où les frontières administratives séparent les quartiers d’affaires rutilants des cités populaires des Hauts-de-Seine. À l’occasion des cinquante ans de la tragédie du 17 octobre 1961, une initiative inédite rassemblait les édiles de sept municipalités de la boucle nord de la Seine — parmi lesquelles Nanterre, Gennevilliers, Colombes, Argenteuil ou Bezons. Pourtant, cette tentative commune d’honorer la mémoire des centaines d’Algériens réprimés dans le sang s’est heurtée à une fin de non-recevoir tranchante de la part de la ville de Neuilly-sur-Seine.

Une fin de non-recevoir révélatrice des fractures mémorielles

Sollicité par ses homologues pour accueillir les hommages sur le pont reliant les deux rives, le maire de Neuilly-sur-Seine, Jean-Christophe Fromantin, avait choisi de rejeter officiellement l’initiative par courrier. L’édile affirmait redouter le réveil de rancœurs passées, estimant que sa commune ne pouvait être rattachée à ces événements douloureux survenus durant la guerre d’Algérie. Dans la foulée, le conseil général des Hauts-de-Seine, présidé à cette époque par Patrick Devedjian, s’opposait également à la pose d’une plaque commémorative sur le pont de Bezons.

Cette posture a provoqué une vive émotion parmi les collectifs de mémoire et les familles de disparus. Prétendre que Neuilly ou ses abords immédiats n’avaient aucun lien avec cette nuit sanglante relève d’une réécriture commode des faits. Comme le rappellent inlassablement les historiens et les témoins de l’époque, non, il ne faut pas oublier le 17 octobre 61 : ces ponts ont constitué le théâtre direct d’une violente souricière policière.

Les ponts de la banlieue nord au cœur du drame de 1961

Le 17 octobre 1961, bravant le couvre-feu discriminatoire imposé par la préfecture de police de Maurice Papon, plusieurs dizaines de milliers de manifestants pacifiques — hommes, femmes et enfants — convergent vers le cœur de la capitale. Beaucoup partent des immenses bidonvilles qui ceinturent alors Nanterre et Gennevilliers. Le pont de Neuilly et le pont de Bezons forment leurs principaux points de passage.

C’est précisément sur ces axes et aux portes de Paris que les cordons policiers bloquent les manifestants. Les récits concordants et les recherches historiques attestent de tabassages systématiques, d’exécutions sommaires et de manifestants jetés vivants par-dessus les parapets dans les eaux glacées de la Seine. Durant les semaines suivantes, des dizaines de cadavres sont repêchés le long des berges de la boucle fluviale. Prétendre effacer cette géographie du sang revient à ignorer la réalité concrète de l’espace urbain francilien.

Le sursaut des communes populaires

Malgré les refus institutionnels, plusieurs centaines de citoyens, de militants associatifs et d’élus locaux se sont rassemblés sur l’esplanade avant de rejoindre les rives du fleuve. L’émotion était palpable lorsque des gerbes de fleurs ont été jetées aux flots depuis le pont de Neuilly, sous les yeux des usagers des transports et des salariés des quartiers de bureaux.

Lors des prises de parole, les représentants des villes populaires ont insisté sur la nécessité de sortir du silence d’État. Les élus de Nanterre et de Colombes ont souligné que la transmission de cette mémoire n’a pas pour but d’attiser des rancunes, mais de réparer une blessure profonde ressentie par les générations issues de l’immigration ouvrière. Pour bâtir une citoyenneté commune, le rappel des faits bruts s’impose face aux réflexes de censure. Cette exigence de justice rappelle que le contre-pouvoir permet l’exercice de la citoyenneté, particulièrement lorsque les autorités s’enferment dans l’amnésie institutionnelle.

Une exigence intacte : vérité historique et justice

Cinquante ans après les faits, et alors que les revendications pour l’ouverture intégrale et sans entrave des archives publiques demeurent d’actualité, cet affrontement symbolique illustre deux visions opposées de l’histoire nationale. D’un côté, une frange politique tentée par l’oubli sélectif, craignant d’affronter les violences coloniales commises sur le sol métropolitain ; de l’autre, des quartiers populaires qui continuent de porter le deuil d’ancêtres oubliés par les récits officiels.

Cette mobilisation locale a ouvert une brèche indispensable dans le déni républicain, même si le chemin vers une reconnaissance pleine et entière reste semé d’embûches. Tout comme dans les mobilisations citoyennes où pour Ali Ziri, ils ne lâchent rien, le refus de baisser les bras face à la dissimulation demeure le socle indispensable d’une mémoire partagée et respectueuse de toutes les victimes de notre histoire contemporaine.

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