La solidarité dans les quartiers, une pratique enracinée dans le quotidien

Ballakissa et Borys en discussion avec des habitants et des enfants dans un quartier populaire

Aux extrémités opposées de la ligne B du RER, deux réalités franciliennes dialoguent par leurs pratiques. Au nord, le grand ensemble des Tilleuls au Blanc-Mesnil déploie ses tours et ses coursives au cœur de la Seine-Saint-Denis. Plus au sud, le quartier de la Rocade à Longjumeau et les abords de la place de France à Massy dessinent un autre visage de l’Essonne populaire. Entre ces territoires séparés par plusieurs dizaines de kilomètres d’urbanisation continue, le fil conducteur s’incarne dans les trajectoires de Ballakissa et de Borys. Tous deux ont fait de l’engagement direct auprès des leurs une règle de vie élémentaire, loin des discours institutionnels convenus et des représentations stigmatisantes qui collent trop souvent à la banlieue.

Au Blanc-Mesnil, la force motrice d’un collectif d’habitantes

Dans la maison de quartier des Tilleuls, l’activité ne faiblit jamais vraiment. À vingt-quatre ans, Ballakissa y circule avec une aisance forgée par des années de fréquentation assidue. Accueillir une mère de famille venue inscrire son enfant pour une sortie de loisirs, échanger des nouvelles de l’immeuble voisin, régler un détail d’intendance : les gestes sont précis, empreints d’une écoute sincère. Cette structure municipale a constitué pour elle une véritable école de vie en communauté, un lieu passerelle où s’est construite son autonomie.

Enfant timide, elle y a d’abord découvert des ateliers, des sorties culturelles et surtout une atmosphère d’apprentissage mutuel où les éducateurs et animateurs faisaient figure de repères fiables pour les familles. La confiance s’est construite sur la durée, consolidée par un pacte tacite entre générations. Pour Ballakissa, la transition de l’usagère participante vers l’actrice impliquée s’est opérée naturellement dès l’adolescence. Avec un groupe d’amies de son âge, l’envie de redonner ce qui avait été reçu s’est imposée sans calcul : prêter main-forte pour monter des kermesses de quartier, servir les repas lors des banquets partagés, concevoir des spectacles amateurs de danse ou d’expression vocale pour dynamiser le quartier.

Cette énergie informelle a trouvé un cadre il y a quelques années avec la fondation de leur collectif associatif, les Blacks and White sisters. L’intitulé, choisi avec franchise et autodérision par ces huit amies d’enfance — six jeunes femmes noires et deux blanches —, reflète la mixité intrinsèque du quartier. L’idée motrice : agir là où les dispositifs institutionnels trouvent leurs limites d’horaires et de moyens. L’une de leurs interventions marquantes s’est matérialisée lors des réveillons de la Saint-Sylvestre. Traditionnellement organisée dans la maison de quartier, cette fête peinait à offrir un véritable répit aux parents, souvent accaparés dès le milieu de soirée par des enfants en bas âge fatigués ou turbulents. Le collectif a ainsi pris l’initiative d’assurer bénévolement la prise en charge complète des plus jeunes, créant des espaces d’ateliers, de contes et de jeux pour libérer du temps de respiration aux adultes du quartier.

Cette logique d’action immédiate rappelle l’esprit de nombreuses initiatives de terrain où résonne le mot d’ordre : « On ne va pas attendre 40 ans pour être solidaires ». Car le collectif ne s’est pas arrêté aux frontières de la ville. Saisissant l’opportunité d’une heure d’antenne hebdomadaire sur une station associative locale, Radio Campus 93, les huit équipières ont animé durant une année complète des chroniques vivantes consacrées à leur vie quotidienne, à la parole des mères et aux réalités souvent tues de la Seine-Saint-Denis. Ce travail radiophonique a servi de tremplin à une initiative de coopération internationale : lever des fonds par des ventes de gâteaux et de repas pour acheminer du matériel d’émission et des fournitures sanitaires jusqu’à la radio locale de Bougouni, au Mali. Un pont concret jeté entre deux réalités populaires par la seule détermination d’une poignée de jeunes habitantes.

De Longjumeau à Massy : la pédagogie sociale comme posture de vie

Plus au sud, à l’autre extrémité de la ligne ferroviaire, Borys trace son propre sillon dans les structures de proximité de l’Essonne. Responsable de l’accueil jeunesse dans un centre social de Massy, ce jeune homme de vingt ans refuse d’enfermer la solidarité dans une logique de distribution ponctuelle ou d’aumône administrative. Pour lui, le geste solidaire relève avant tout d’une présence attentive et d’une posture relationnelle quotidienne : savoir écouter un voisin au pied d’un hall, engager la conversation chaque matin avec une famille rom installée aux abords des carrefours ou prêter main-forte pour la compréhension d’un formulaire administratif complexe.

Ce regard critique et pragmatique sur l’intervention sociale s’est façonné dès son enfance à la Rocade, à Longjumeau. C’est là qu’il a croisé la route des intervenants de l’association Cultures Robinson, initiée par le philosophe et pédagogue de terrain Laurent Ott. Cette démarche s’inscrit en droite ligne avec les méthodes de l’éducation populaire exigeante, comme celle que défendait Zorica Kovacevic, corps et âme pour l’éducation populaire, en investissant l’espace public pour aller à la rencontre des personnes là où elles se trouvent réellement.

« L’association débarquait sur la dalle avec des caisses de livres, des tapis et des réchauds. On s’installait sur les marches, on cuisinait des légumes de saison avec les habitants, on lisait ensemble. La rue cessait d’être un simple lieu de passage ou de tension pour redevenir un espace commun partagé. »

Aujourd’hui trésorier de cette structure, Borys perpétue cette approche qui désenclave les quartiers. L’un des piliers de cette action réside dans l’aménagement d’un terrain maraîcher associatif aux abords de Saulx-les-Chartreux. Défricher des ronces tenaces à la cisaille, exhumer un ancien puits de pierre, cultiver la terre sans intrants chimiques : ces tâches physiques constituent un puissant vecteur de réhabilitation pour des personnes marginalisées, isolées ou précarisées. En restaurant un bout de terre collective, les participants restaurent également une estime de soi souvent entamée par les violences sociales et le chômage de longue durée.

L’entraide de palier contre la précarisation générale

L’expérience croisée de Ballakissa et de Borys met en lumière une facette méconnue des banlieues : la densité extraordinaire des réseaux de solidarité informelle. Dans les cités d’habitat social, la vulnérabilité économique impose souvent des mécanismes d’entraide spontanés pour faire face aux fins de mois difficiles. Partager un repas à plusieurs, veiller sur les enfants d’une voisine partie travailler en horaires décalés dans les services de nettoyage ou d’aide à domicile, porter les sacs de provisions d’une résidente âgée jusqu’au cinquième étage quand l’ascenseur est en panne : ces gestes ordinaires constituent le véritable ciment qui empêche ces territoires de basculer dans l’abandon complet.

Cette sociabilité du pas-de-porte s’apparente au travail indispensable mené par les médiateurs de proximité, comme l’illustre le parcours décrit dans Une médiatrice de rue, le coeur à l’écoute. Ces pratiques contredisent frontalement l’image d’une jeunesse démissionnaire ou uniquement attirée par la consommation individualiste. Borys ne cache pas son exaspération face aux jugements à l’emporte-pièce :

« La société bombarde en permanence les jeunes d’injonctions à réussir par l’argent et les marques de luxe, puis elle leur reproche d’être individualistes. Mais sur le terrain, dès qu’on propose un cadre où la valeur se mesure à ce qu’on partage et non à ce qu’on possède, l’adhésion est immédiate. »

Faire vivre la transmission intergénérationnelle

Au-delà de leurs actions respectives, Ballakissa et Borys insistent sur l’enjeu crucial de la mémoire locale et de la transmission. Dans des quartiers constamment soumis aux plans de rénovation urbaine, aux démolitions d’immeubles et aux recompositions démographiques, le risque de rupture des liens sociaux est permanent. La transmission d’une culture de quartier — faite de politesse mutuelle, de reconnaissance entre voisins et de participation aux affaires collectives — suppose des relais solides.

En observant aujourd’hui les plus jeunes fillettes des Tilleuls esquisser à leur tour des projets de sorties ou de danses dans la cour de la maison de quartier, Ballakissa y voit la preuve vivante d’un passage de témoin réussi. La solidarité n’est pas une compétence théorique acquise sur les bancs de l’université ; elle s’éprouve, s’observe dès le plus jeune âge et s’affine au contact des autres. C’est dans cette persévérance modeste, ancrée dans la répétition des jours et la générosité des anonymes, que les cités populaires continuent d’écrire leurs plus belles leçons de citoyenneté active.

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