Quand l’art contemporain ouvre ses portes aux écoliers de Sevran

Pour beaucoup de familles résidant au-delà du boulevard périphérique, franchir la porte d’un espace d’art privé dans le centre de la capitale relève du scénario improbable. Les galeries commerciales du Marais ou de Saint-Germain-des-Prés projettent souvent l’image d’un milieu feutré, réservé à un cercle restreint d’initiés et de collectionneurs fortunés. Ce plafond de verre symbolique, une classe de CM1-CM2 issue du groupe scolaire Montaigne de Sevran, en Seine-Saint-Denis, est venue le fissurer le temps d’une journée pensée pour désamorcer les appréhensions mutuelles.

Le Marais sous le regard des écoliers de Sevran

L’opération, baptisée « Les yeux ouverts », a été amorcée à l’initiative du Comité professionnel des galeries d’art. L’objectif était clair : structurer un parcours complet pour permettre à ces élèves de primaire d’appréhender la création actuelle sans complexe ni filtre académique. L’excursion a débuté dès le matin avec un détour par les collections de l’hôtel Salé abritant le musée Picasso, avant de se prolonger dans les ruelles du 3e arrondissement. C’est là, rue Chapon, que le groupe a découvert les volumes de la galerie Papillon, première étape d’un périple qui devait également les mener jusqu’aux cimaises de la galerie Mor Charpentier.

Chaque enfant tenait entre ses mains un carnet de bord conçu pour soutenir son regard. Loin de s’apparenter à un questionnaire scolaire austère, l’outil proposait d’interroger ses propres sensations : noter le nom des lieux visités, croquer une forme attirante ou consigner avec franchise les motifs d’un coup de cœur ou d’un rejet. Cette démarche fait écho aux pratiques de terrain de Zorica Kovacevic, corps et âme pour l’éducation populaire, où l’émancipation intellectuelle passe avant tout par la liberté d’expérimenter et de questionner le monde qui nous entoure sans posture d’autorité.

L’aquarium à paillettes et l’énigme des matières contemporaines

Dès leur entrée sous la verrière du rez-de-chaussée, les élèves ont balayé les réserves attendues avec une spontanéité déconcertante. C’est une création de la plasticienne Luka Fineisen qui a immédiatement capté leur attention collective. Ressemblant à une cuve translucide où un mécanisme d’aération maintient en suspension une infinité de fragments scintillants, le dispositif a suscité un émerveillement immédiat. Les cris d’enthousiasme se sont multipliés, saluant ces reflets mouvants qu’ils ont aussitôt décrits comme des « paillettes volantes ».

Loin d’imposer un discours magistral figé, Marion Papillon a profité de cet élan pour expliciter la notion de scénographie. En faisant observer aux enfants que les pièces n’étaient pas encore figées sur les murs mais disposées librement sur le sol, elle les a invités à comparer cette présentation brute avec le premier étage, plus classique. Là-haut, devant une composition dense et rugueuse signée Catherine Boch, le vacarme a cédé la place à une observation minutieuse. Interrogés sur les sentiments que provoquait ce contraste entre zones claires et aplats noircis en relief, les élèves ont évoqué le cosmos, des nuages orageux ou les profondeurs célestes. En détaillant la matérialité de l’œuvre — faite de cartes géographiques superposées et de papier poncé —, la galeriste a permis aux enfants de saisir que l’art ne se cantonne pas à la reproduction mimétique du réel.

Plus loin, une épreuve photographique montrant un homme de dos portant un code-barres tatoué au niveau de la nuque a interpellé le jeune Herman. Face à cette image énigmatique, l’explication s’est orientée vers le sens critique : dénoncer l’uniformisation des individus dans nos sociétés contemporaines. Ce dialogue illustre combien les enfants des quartiers populaires, lorsqu’on leur en donne la possibilité, s’emparent avec acuité des métaphores politiques et sociales portées par les artistes contemporains.

Dépasser le seuil invisible des galeries privées

Si les écoliers se déplacent avec aisance d’une salle à l’autre, la présence des adultes accompagnateurs révèle d’autres mécanismes sociaux. Parmi les parents présents, Leïla admettait sans détour que ce genre d’institution restait en temps normal hors de son horizon. Si les sorties au musée font parfois partie des programmations scolaires habituelles, pousser la porte d’un commerce d’art contemporain relève d’une démarche tout autre. Il faut oser sonner, entrer dans un espace silencieux, soutenir le regard des employés et s’autoriser à regarder des objets d’une grande valeur financière.

Ce sentiment d’illégitimité spatiale et culturelle est au cœur des réflexions des organisateurs. Le collectionneur Raoul Salomon, engagé aux côtés des galeristes, soulignait la nécessité de combattre les déterminismes qui assignent chacun à son espace géographique d’origine. De la même façon que les initiatives musicales décortiquées dans notre reportage sur les cordes sensibles à Bonneuil-sur-Marne, il s’agit de prouver que la pratique artistique et les lieux d’exposition appartiennent à tous, sans distinction de quartier d’habitation.

« C’est vrai qu’en habitant à Sevran, on vient assez peu à Paris. Et on n’irait jamais dans des galeries, on n’y pense pas, comme beaucoup de gens. Alors ce projet, ça nous montre qu’il y a d’autres endroits que les musées. »

L’accompagnement logistique a joué un rôle déterminant pour lever ces barrières : organiser un transport direct en car, assurer le déjeuner, et concevoir un accueil chaleureux par les directeurs d’espace ont transformé une sortie potentiellement intimidante en un parcours d’initiation accessible. Marianne Le Métayer, à la tête de la galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, insistait sur la portée de cette hospitalité : donner aux jeunes la certitude que leur présence est légitime en tout point de la métropole.

Un travail de fond mené dans la classe

Cette journée d’exploration n’était pas une action isolée déconnectée des apprentissages fondamentaux. En amont du déplacement, leur professeur Alan Loew avait préparé le terrain en classe en articulant théorie et pratique. Les enfants avaient déjà étudié des parcours de créateurs, réalisé des autoportraits et manipulé des matériaux variés, associant l’argile, le fil métallique et les feuilles d’aluminium pour donner corps à des figures inspirées des sculptures de Giacometti.

Cette imprégnation préalable s’est vérifiée lors de l’étape finale à la galerie Mor Charpentier, où les mandalas dessinés par l’artiste Charwei Tsai ont immédiatement fait écho aux recherches graphiques menées en classe. Pour l’enseignant, ce va-et-vient entre atelier manuel et fréquentation des œuvres enrichit la maîtrise du langage, aiguise le vocabulaire descriptif et renforce la capacité d’argumentation des élèves. Loin de représenter un divertissement accessoire, l’éducation artistique consolide l’ensemble des compétences scolaires fondamentales.

Construire une légitimité culturelle dès l’école primaire

L’enjeu d’une telle initiative dépasse largement le cadre d’une après-midi récréative. Il touche à la manière dont l’école et la société peuvent déconstruire les barrières invisibles qui pèsent sur les trajectoires individuelles. On sait combien la neutralité sociale des études supérieures est un leurre lorsque les codes implicites de la culture dominante n’ont pas été transmis dès l’enfance. Permettre à des jeunes de Sevran d’échanger d’égal à égal avec des acteurs du marché de l’art, c’est leur offrir une clé supplémentaire pour naviguer plus tard dans n’importe quel espace social.

En invitant ces enfants à considérer la création comme un mode d’expression accessible et même envisageable pour leur avenir professionnel, les initiateurs de ce projet pilote espèrent faire des émules. Décloisonner les galeries d’art, c’est rappeler que la culture vivante ne saurait se retrancher derrière les digues invisibles des beaux quartiers, mais gagne toujours à être interrogée par le regard neuf et sans concession de ceux qui grandissent à sa périphérie.

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