Voir un fragment monumental d’un grand ensemble de banlieue s’ériger dans les jardins soignés d’un hôtel particulier du Marais a quelque chose d’irréel. C’est pourtant le défi artistique et politique relevé lors de la Nuit Blanche parisienne : faire franchir le fleuve aux décombres de la barre GHJ de la cité Balzac, située à Vitry-sur-Seine. Ce mastodonte de béton, érigé au cœur des Trente Glorieuses pour loger les classes populaires, a été pulvérisé en septembre 2012 dans le cadre des vastes opérations de rénovation urbaine. Mais avant que la poussière ne retombe définitivement sur des décennies de souvenirs, une aventure collective a permis d’en arracher la mémoire au néant.
Sauver la mémoire avant la poussière
Pendant des mois précédant le foudroyage du bâtiment, une équipe atypique a arpenté les couloirs déserts de l’immeuble condamné. Aux côtés du plasticien Daniel Purroy, des habitants du quartier, coiffés de casques de chantier, ont méthodiquement démonté et collecté des pans entiers de la bâtisse : blocs de béton brut, volets roulants, encadrements de fenêtres, boîtes aux lettres défoncées et fragments de papiers peints défraîchis. Stockés dans les locaux associatifs du 6 Bis, tout près du site d’origine, ces matériaux ont été catalogués comme les pièces archéologiques d’une histoire populaire en voie d’effacement.
L’ambition ne consistait pas à exposer un simple tas de gravats, mais à reconstruire méticuleusement une portion de façade haute de trois niveaux dans les jardins de l’Hôtel d’Aumont, rue de l’Hôtel-de-Ville. Cette confrontation spatiale abrupte entre l’architecture du classicisme parisien et celle des grands ensembles du Val-de-Marne a suscité une vive curiosité. Dans ce territoire où les banlieues au cinéma et dans le Val de Marne racontent souvent des fractures persistantes, l’œuvre a incarné une passerelle physique entre deux mondes qui s’ignorent d’ordinaire.
Une présence vivante et sonore au cœur de la capitale
L’installation ne s’est pas limitée à une présence minérale et muette. Tout au long de la nuit, le dispositif a semblé respirer. L’artiste sonore Pasquale Calone a diffusé une trame acoustique immersive captée dans les allées de la cité : bribes de discussions, cris d’enfants dans les coursives, murmures des cages d’escalier et grincements lointains du RER C. En synchronisation avec ces témoignages oraux, les fenêtres reconstituées se sont éclairées puis éteintes par intermittence, suggérant l’intimité de foyers aujourd’hui dispersés.
Ce travail sur l’attachement aux lieux résonne avec d’autres combats du département, à l’image du dévouement montré par les soignants et les acteurs locaux, comme lorsque à Vitry-sur-Seine, un médecin de quartier en résistance défend le tissu humain face aux mutations brutales. À travers cette scénographie, les visiteurs noctambules du centre de Paris ont touché du doigt la réalité affective de ces quartiers, trop souvent résumés à leurs dysfonctionnements ou à des bilans comptables d’urbanisme.
L’art comme outil d’émancipation collective
Pour les locataires et les anciens résidents de Balzac, cette démarche a constitué un vecteur d’appropriation remarquable. Menés par l’énergie des acteurs du centre social du quartier, des dizaines d’habitants se sont mobilisés, organisant des repas partagés et des temps d’échange pour financer le déplacement et venir constater l’effet produit par leur ancien cadre de vie au milieu des dorures parisiennes. Un car spécialement affrété a permis à ces familles de traverser le périphérique pour revendiquer leur place dans la vie culturelle métropolitaine.
L’initiative démontre que l’intervention manuelle et artistique peut réparer symboliquement ce que les chantiers détruisent, rejoignant en cela d’autres démarches citoyennes de terrain où, par exemple, à Sarcelles, les compagnons bâtisseurs fabriquent du lien social par la réhabilitation concrète. En occupant temporairement un espace prestigieux de la capitale, les riverains de Vitry ont affirmé que leurs récits de vie ne méritaient ni l’oubli ni le mépris, mais appartenaient de plein droit au patrimoine commun.




