Mort de Zyed et Bouna : l’exigence d’une justice impartiale après dix ans d’attente

Balance de la justice symbolisant l'exigence d'équité et de vérité judiciaire

L’attente aura duré une décennie entière. Dix années scandées par les recours, les non-lieux contestés et une persévérance sans faille des familles endeuillées de Clichy-sous-Bois. À l’heure où les portes du tribunal correctionnel de Rennes s’ouvrent enfin pour juger deux fonctionnaires de police poursuivis pour non-assistance à personne en danger, les proches de Zyed Benna et de Bouna Traoré abordent cette audience avec une solennité mêlée d’appréhension. Pour les bancs des parties civiles, ce rendez-vous judiciaire ne relève d’aucune soif de représailles, mais d’une exigence fondamentale : celle de voir l’institution judiciaire examiner les faits avec une rigueur et une neutralité exemplaires, sans distinction d’origine ni de quartier.

Le déroulement tragique de l’après-midi du 27 octobre 2005

Pour saisir l’ampleur du traumatisme collectif et la complexité des débats techniques, il convient de retracer minutieusement la chronologie de cette fin de journée d’automne. Le 27 octobre 2005, aux alentours de 17 heures, un groupe d’adolescents regagne son quartier après un match de football disputé au stade Marcel-Vincent de Livry-Gargan. Rien, dans leur comportement, ne trahit la moindre infraction. Pourtant, un appel téléphonique signalant de supposées dégradations et des vols d’outillage sur un chantier voisin déclenche l’envoi de plusieurs patrouilles de police sur le secteur.

À la vue des véhicules sérigraphiés et des agents en uniforme, la panique s’empare des mineurs. Ce réflexe de fuite, bien documenté par les observateurs de la vie des cités, découle d’une méfiance réciproque devenue chronique et de la crainte d’un contrôle d’identité rugueux. Plusieurs jeunes se dispersent à travers les taillis. Trois d’entre eux — Bouna Traoré, quinze ans, Zyed Benna, dix-sept ans, et leur camarade Muhittin Altun, dix-sept ans également — courent pour échapper au dispositif policier qui se déploie en tenailles dans le secteur boisé environnant.

Acculés et désorientés, les trois adolescents finissent par escalader l’enceinte sécurisée d’un poste électrique de distribution d’énergie géré par EDF. L’endroit est ceinturé de murs et signalé comme particulièrement périlleux. Réfugiés au sein de cette installation à haute tension, les adolescents pensent simplement se soustraire à l’interpellation. Peu après 18 heures, la formation d’un arc électrique foudroie Bouna et Zyed, provoquant leur mort instantanée. Muhittin Altun, grièvement brûlé par le souffle thermique, parvient miraculeusement à s’extirper des lieux pour donner l’alerte au quartier du Chêne Pointu, le corps calciné et l’esprit sidéré.

Entre versions institutionnelles et réalité du terrain

Dès les heures qui ont suivi le drame, la parole publique a lourdement pesé sur la perception de l’affaire. Les plus hauts représentants de l’exécutif de l’époque, notamment le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy et le Premier ministre Dominique de Villepin, ont immédiatement soutenu que les jeunes fuyaient après avoir commis un cambriolage. Cette thèse accusatrice a profondément blessé les familles et la jeunesse locale, attisant une incompréhension légitime qui s’est embrasée durant trois semaines de révolte dans les banlieues françaises, aboutissant à l’instauration de l’état d’urgence.

L’enquête administrative et judiciaire a rapidement et formellement écarté toute culpabilité des mineurs : aucun vol, aucune effraction, aucune dégradation ne pouvaient leur être reprochés. Les adolescents étaient simplement des enfants rentrant chez eux à la tombée du jour. Cette distorsion initiale entre la communication gouvernementale et la vérité factuelle a cimenté, pour les parties civiles, la nécessité impérieuse de faire établir les responsabilités par un tribunal indépendant. Ce combat pour faire émerger la vérité judiciaire rappelle d’autres luttes citoyennes menées dans l’Hexagone, à l’image de celle où pour Ali Ziri, ils ne lâchent rien, démontrant la rudesse des démarches engagées par les familles endeuillées face à la machine étatique.

Un parcours procédural jalonné de blocages

Le chemin ayant mené à l’ouverture des débats correctionnels relève d’un véritable marathon judiciaire. Initialement, l’information judiciaire ouverte à Bobigny a mis en lumière des communications radio édifiantes. Alors que la présence des mineurs à proximité immédiate ou à l’intérieur de l’enceinte EDF était soupçonnée par les policiers au sol, l’un des fonctionnaires déclarait sur les ondes : « S’ils entrent sur le site EDF, je ne donne pas cher de leur peau. » Malgré ce constat de danger extrême, aucune alerte n’a été transmise aux services de secours ni aux techniciens d’EDF pour couper le courant ou sécuriser les abords.

En 2010, les juges d’instruction ordonnent le renvoi en procès du policier poursuivant et de la standardiste ayant réceptionné le message. Cependant, le parquet s’y oppose et forme un recours. En avril 2011, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris prononce un non-lieu total, estimant que les agents n’avaient pas la certitude absolue de la présence des adolescents dans le transformateur au moment précis de l’appel. Les avocats des familles, sous la houlette de Maître Jean-Pierre Mignard, refusent de voir l’affaire s’éteindre dans les couloirs du palais. Ils saisissent la Cour de cassation, qui annule cette décision en octobre 2012 et confie le dossier à la cour d’appel de Rennes.

Malgré un nouveau réquisitoire tendant au non-lieu formulé par le ministère public rennais, les magistrats bretons confirment en septembre 2013 la tenue d’une audience correctionnelle. Cette décision inédite offre une chance historique de confrontation contradictoire des éléments de preuve. Ce procès à venir constitue ainsi la dernière chance pour rendre enfin justice aux disparus, après tant d’années de tergiversations techniques.

L’audience de Rennes : l’évaluation juridique de la non-assistance

Le cœur du procès ne repose pas sur une quelconque intention homicide des forces de l’ordre, mais sur la qualification précise de non-assistance à personne en péril, régie par l’article 223-6 du Code pénal. Les magistrats devront déterminer si les fonctionnaires avaient connaissance d’un danger imminent et certain pesant sur l’intégrité physique de ces adolescents, et s’ils se sont volontairement abstenus d’agir pour empêcher le péril alors qu’ils pouvaient le faire sans risque pour eux-mêmes ou pour les tiers.

La défense des policiers maintient que la configuration des lieux ne permettait pas de confirmer l’intrusion effective des jeunes et qu’aucun cri n’avait été perçu. De leur côté, les parties civiles insistent sur la conscience manifeste du danger exprimée mot pour mot sur les ondes policières, restée sans suite opérationnelle. Ce débat de haute technicité juridique souligne l’importance des règles déontologiques qui encadrent les interventions d’urgence en milieu urbain, d’autant que le tissu relationnel entre les forces de l’ordre et la jeunesse s’est continuellement dégradé depuis que certains ont proclamé que la police de proximité, c’est du passé.

La parole des proches : apaisement et devoir de mémoire

Dans les rangs associatifs et au cœur des cités de Seine-Saint-Denis, la dignité des familles durant cette décennie d’attente force le respect. Les frères, sœurs et parents de Zyed et Bouna ont inlassablement appelé au calme lors des moments de haute tension, refusant que le nom de leurs enfants serve d’exutoire à la violence. Siyakha Traoré, le grand frère de Bouna, résume l’esprit qui anime sa famille :

« Nous attendons un jugement empreint d’impartialité et de transparence. Nous voulons simplement que la justice s’applique de la même manière pour tout le monde, sans considération de statut. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons accomplir notre deuil et nous assurer que ces deux vies n’ont pas été brisées dans l’indifférence générale. »

L’enjeu dépasse le seul sort individuel des prévenus. Pour les habitants des quartiers populaires, l’issue de cette audience représente un test probatoire pour la République. Il s’agit de prouver que les mineurs des banlieues ont une valeur égale devant la loi et que leurs souffrances méritent un examen rigoureux. Bien que de nombreux riverains expriment que à Clichy-sous-Bois, on veut tourner la page pour aller de l’avant, l’exigence de vérité demeure le socle incontournable de toute réconciliation civique.

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