Hagetmau : le lourd tribut d’une désindustrialisation silencieuse en Chalosse

La chaise géante en bois sur un rond-point à l'entrée de la zone d'activité d'Hagetmau

À l’entrée sud de la petite commune d’Hagetmau, au cœur de la Chalosse landaise, un monument singulier accueille les automobilistes sur le giratoire de la zone d’activité Monplaisir. Haute de plusieurs mètres, une chaise en bois colossale défie le ciel d’Aquitaine. Érigée au milieu des années 2000 pour saluer le savoir-faire des artisans et l’hégémonie manufacturière locale, l’installation sculpturale a rapidement pris une résonance tragique. Quelques années à peine après son inauguration, le fleuron qui justifiait cette fierté s’effondrait brutalement. Les usines Capdevielle, jadis parmi les plus importants producteurs d’assises et de canapés à l’échelle continentale, cessaient définitivement leur activité en 2010. Le choc, d’une violence inouïe pour ce bassin de 4 700 âmes, continue d’irriguer les mémoires et de façonner la vie quotidienne d’une population ouvrière confrontée à la disparition de son outil de travail.

La fin d’un modèle paternaliste et la blessure des ateliers

Durant plusieurs décennies, le rythme d’Hagetmau et des villages environnants s’accordait à celui des sirènes d’usine et du va-et-vient des camions de livraison. Capdevielle n’était pas simplement une fabrique ; c’était un écosystème global fondé sur un paternalisme industriel classique, assurant des carrières entières sur plusieurs générations et alimentant les caisses municipales via d’abondantes recettes fiscales. Grâce à cette manne productive, la cité landaise s’était dotée d’équipements d’envergure, d’une cité verte dédiée aux disciplines sportives et de complexes publics rarement vus dans des bourgades de cette taille. À son apogée, le fabricant mobilisait jusqu’à deux mille personnes en comptant un recours massif au travail temporaire.

Lorsque le couperet de la liquidation judiciaire est tombé, ce n’est pas uniquement un employeur majeur qui a fermé ses portes, mais tout un réseau de sous-traitants, de transporteurs, de menuisiers indépendants et de petits commerçants de proximité qui a été aspiré dans la tourmente. Plusieurs années après les derniers licenciements, les anciens ateliers gardent l’allure d’immenses coques silencieuses, taguées de messages désespérés laissés par des ouvriers dépossédés de leur outil de production. L’absence d’écho médiatique national au moment des faits a laissé un sentiment amer chez les travailleurs landais, persuadés que leur isolement géographique a facilité un désengagement discret des autorités économiques.

Cette mémoire ouvrière blessée rappelle les trajectoires de nombreuses autres cités laborieuses en France, comme Saint-Pierre-des-Corps et son identité cheminote populaire, où la fierté du labeur industriel s’est heurtée de plein fouet aux restructurations de la fin du vingtième siècle et du début des années deux mille.

Reconversions difficiles et précarité du travail morcelé

Pour celles et ceux qui ont passé leur jeunesse au ponçage, au vernissage, au rembourrage ou à la découpe de textiles, le retour sur le marché du travail s’est révélé être une épreuve d’usure. Dans une zone rurale éloignée des grands pôles tertiaires, les opportunités professionnelles demeurent restreintes. Les compétences manuelles acquises sur les chaînes de montage ne trouvent que peu de débouchés immédiats, en dehors des filières agricoles traditionnelles axées sur la culture céréalière ou les filières avicoles, souvent soumises aux aléas des crises sanitaires et à une saisonnalité marquée.

Beaucoup d’anciennes employées, recrutées dès l’adolescence sans autre qualification qu’un geste technique répété avec méticulosité, ont dû se tourner vers des contrats d’insertion, l’aide à domicile ou le nettoyage industriel. Ces métiers, souvent rémunérés au salaire minimum et fractionnés en temps partiels subis, ne permettent que rarement de retrouver la stabilité matérielle passée. Les rémunérations mensuelles oscillent fréquemment entre 400 et 900 euros, contraignant les ménages à des arbitrages budgétaires permanents. Cette réalité du travail fragmenté fait écho aux réalités des salariés de première ligne qui dénoncent des conditions éprouvantes, un constat partagé par de nombreux témoins qui témoignent de leur quotidien en rappelant comment l’on s’épuise au travail pour 1243 euros par mois sans perspectives réelles d’évolution.

Chez les hommes comme chez les femmes licenciés lors de la débâcle industrielle, la souffrance psychologique demeure vive. Le passage de l’autonomie salariale à la dépendance aux minima sociaux, puis aux emplois aidés, a été vécu comme une déqualification sociale. Si certains anciens cadres ont tenté l’aventure de la création d’entreprise au prix de semaines exténuantes, la masse des exécutants s’est heurtée à une absence d’offres adaptées, plongeant des familles entières dans une vulnérabilité silencieuse mais durable.

Deux mondes qui se croisent sans se comprendre

Dans les rues impeccablement fleuries d’Hagetmau, ville multi-récompensée pour son cadre paysager, une fracture sociologique s’est progressivement creusée. D’un côté, une frange vieillissante de la population, constituée en partie de retraités attirés par le calme provincial et l’offre pavillonnaire ; de l’autre, des foyers populaires confrontés au chômage ou au sous-emploi. La gestion municipale a longtemps fait l’objet de vives contestations locales, l’opposition reprochant à la majorité de droite d’avoir accompagné une transformation résidentielle au détriment de la réindustrialisation productive.

Le débat public s’est notamment cristallisé autour des mécanismes d’aides municipales. Les détracteurs de la politique locale dénoncent des versements d’allocations forfaits sans conditions de ressources suffisantes pour cibler les foyers les plus démunis, favorisant les ménages installés au détriment des travailleurs pauvres et des jeunes précaires. Pour ces derniers, les aides ponctuelles pour les activités culturelles ou sportives ne répondent en rien à l’urgence structurelle du logement abordable et de la création de filières d’emplois pérennes. Le risque d’une ville coupée en deux, entre zone résidentielle paisible pour seniors et territoire d’exclusion pour les anciens ouvriers, alimente un ressentiment tenace.

La solidarité associative et familiale, ultime amortisseur

Faute d’un tissu économique capable d’absorber les demandeurs d’emploi locaux, le tissu associatif et l’entraide familiale ont pris le relais pour éviter la faillite matérielle des plus vulnérables. Devant les locaux des organisations d’aide alimentaire, les files d’attente racontent la réalité brute des fins de mois. Le nombre de familles inscrites auprès des structures de secours n’a cessé de croître au fil des années, touchant désormais des personnes âgées isolées, des mères célibataires et d’anciens métallos ou ouvriers du bois incapables de joindre les deux bouts.

L’inflation sur les biens de première nécessité, l’énergie et le carburant – indispensable dans ce secteur rural sans transports en commun denses – pèse lourdement sur les budgets. Nombreux sont ceux qui recourent à des stratégies de survie informelles : entraide de voisinage pour la réhabilitation des habitations dégradées, potagers vivriers, achat direct à la ferme ou circuits informels de ravitaillement. C’est cette toile serrée de solidarités familiales et interpersonnelles qui a empêché une paupérisation totale des quartiers et des lotissements ouvriers, bien plus que les plans de reconversion institutionnels aux résultats jugés décevants par les riverains.

Comportements électoraux et résistance citoyenne

Face à ce tableau économique sombre, le paysage politique d’Hagetmau présente des spécificités notables. Contrairement à d’anciens bassins houillers ou sidérurgiques du nord-est de la France, où l’effondrement productif a entraîné une bascule massive vers les votes d’extrême droite, la commune a longtemps maintenu un équilibre singulier. Bien que le vote protestataire y ait progressé, la tradition républicaine et les attaches historiques à la gauche radicale et socialiste ont conservé une influence significative lors des scrutins majeurs.

Cette retenue politique, qui refuse la tentation du repli xénophobe malgré une détresse sociale manifeste, illustre une maturité démocratique que l’on retrouve dans d’autres communes populaires confrontées aux mutations territoriales. Tout comme Mitry-Mory a résisté aux discours médiatiques simplificateurs sur le vote d’extrême droite, les électeurs d’Hagetmau ont souvent privilégié les débats locaux sur la justice redistributive et la sauvegarde des services de proximité plutôt que les sirènes des boucs émissaires.

Repenser l’avenir des territoires de l’intérieur

L’histoire d’Hagetmau illustre les impasses d’un aménagement du territoire qui a trop longtemps sacrifié ses capacités de production rurale sur l’autel de la rentabilité financière immédiate. Plus d’une décennie après la disparition de Capdevielle, la reconquête industrielle demeure une gageure. Attirer des ateliers délocalisables ne suffit plus : les habitants et les associations réclament des projets ancrés dans la transition écologique, l’économie circulaire du bois local et le soutien concret aux initiatives de formation tout au long de la vie.

Pour panser la plaie ouverte au début des années 2010, il ne suffira pas d’entretenir les massifs de fleurs ou d’aménager de nouveaux ronds-points. L’enjeu fondamental consiste à rendre aux travailleurs des petites villes leur statut de citoyens à part entière, dont la voix et les bras comptent pour construire l’avenir de leur propre région. C’est à cette seule condition que la chaise géante de Monplaisir cessera d’être le cénotaphe d’une industrie disparue pour redevenir le signal d’un renouveau collectif.

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