À la sortie de la gare de Mitry-Claye, terminus septentrional d’une branche du RER B, le va-et-vient des travailleurs matinaux s’accorde au rythme saccadé des rames franciliennes. Nous sommes en Seine-et-Marne, aux confins du bassin aéroportuaire de Roissy-Charles-de-Gaulle et des plaines céréalières. Quelques jours avant le scrutin municipal, devant l’église séculaire du quartier du Bourg, les supports officiels de propagande électorale affichent un vide singulier. Alors que les états-majors parisiens et les plateaux de télévision avaient désigné cette commune de 18 000 habitants comme l’un des trophées convoités par l’extrême droite, l’affiche du candidat frontiste manque à l’appel, faute d’avoir réuni les colistiers nécessaires. Pourtant, l’écho de cette bataille annoncée s’est infiltré dans toutes les conversations de quartier, laissant un goût amer chez de nombreux résidents qui ne se reconnaissent pas dans cette mise en scène spectaculaire.
La fabrique d’un duel artificiel sous l’œil des caméras
Depuis plusieurs mois, une procession de journalistes parisiens arpentait les allées pavillonnaires et les ensembles de logements collectifs, guidée par un narratif préconçu : l’inévitable délitement des forteresses industrielles au profit du vote protestataire. Cette simplification réductrice rappelle l’analyse souvent hâtive portée sur d’autres territoires périphériques, à l’image des récits entendus lorsque « Avant, Villers-Cotterêts était une belle ville tranquille » devenait la rengaine de reportages dépeignant une désillusion uniforme. À Mitry-Mory, la réalité vécue résiste farouchement à l’emporte-pièce. Dans les couloirs de l’hôtel de ville, l’équipe municipale communiste, emmenée alors par Corinne Dupont, dénonce une instrumentalisation qui a occulté les enjeux concrets du quotidien mitryen au profit d’un vacarme idéologique.
Les tracts diffusés sur internet par le prétendu candidat fantôme ont pourtant tenté de distiller les thématiques habituelles : dénonciation des nouveaux arrivants, désignation des demandeurs de logements sociaux comme coupables des lenteurs administratives et promesses sécuritaires simplistes. Cette rhétorique anxiogène, reprise en écho par une partie de l’opposition de droite et du centre, a gelé le débat de fond. Plutôt que de confronter des projets d’aménagement territorial, la campagne locale s’est trouvée polluée par des représentations fantasmées, coupées des réalités du travail associatif et de la gestion communale.
L’héritage d’une ville qui a refusé le destin de cité-dortoir
Mitry-Mory ne ressemble guère aux stéréotypes de béton souvent accolés aux banlieues populaires d’Île-de-France. Ici, l’histoire urbaine s’est construite contre la relégation et le gigantisme. Dès les années 1970, la municipalité a fait le choix de plafonner la hauteur des résidences sociales à trois étages, préservant ainsi une échelle humaine et évitant la constitution de grands ensembles anonymes. En sillonnant la commune, on découvre un paysage polycentrique découpé en trois entités distinctes — Mitry-Bourg, Mitry-le-Neuf et la zone des Acacias —, séparées par des infrastructures lourdes, dont la Francilienne.
« Chaque avancée urbaine a été le fruit d’un rapport de force avec l’État. Rien n’a jamais été accordé sans que les habitants ne descendent dans la rue ou ne signent des pétitions, qu’il s’agisse de décrocher un échangeur autoroutier ou de préserver nos écoles de proximité. »
Cette tradition d’enracinement et d’organisation collective fait écho au parcours d’autres enclaves ouvrières emblématiques, comme le montre le reportage consacré à Saint-Pierre-des-Corps : portrait d’une cité cheminote, populaire et fière de l’être. À Mitry-Mory, le socle ouvrier s’est maintenu grâce au développement volontariste d’une immense zone d’activités logistiques et industrielles, génératrice de plus de 6 000 emplois locaux. Cette assiette fiscale a longtemps permis de financer un maillage d’équipements publics impressionnant pour une ville de cette taille :
- Quatorze groupes scolaires maillant chaque quartier ;
- Cinq maisons de quartier conçues comme des tiers-lieux d’animation et de solidarité ;
- Deux crèches collectives maintenant des tarifs accessibles aux familles modestes ;
- Un cinéma municipal d’art et essai, un conservatoire de musique et des centres de vacances accueillant chaque été des centaines d’enfants.
La galère des mobilités et le sentiment d’abandon périurbain
Pourtant, malgré cette armature solidaire, les fragilités existent et nourrissent un malaise bien tangible. Le premier sujet d’exaspération ne relève pas des querelles identitaires, mais de la dépendance ferroviaire. Le RER B, colonne vertébrale des déplacements domicile-travail pour des milliers d’habitants se rendant vers la capitale ou le pôle tertiaire de La Plaine Saint-Denis, subit des dysfonctionnements chroniques. Pannes de signalisation, ruptures d’interconnexion à la gare du Nord, rames bondées : le trajet quotidien se transforme fréquemment en épreuve psychologique et physique de plus de deux heures.
À ce fardeau s’ajoute un paradoxe spatial criant : alors que les pistes de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle jouxtent le territoire communal, rallier cette immense réserve d’emplois sans voiture personnelle relève du défi logistique. Les liaisons de transport public transversales demeurent insuffisantes, contraignant les ménages à supporter le coût financier lourd d’un ou deux véhicules par foyer pour travailler en horaires décalés dans les hangars de fret ou l’hôtellerie aéroportuaire. Cette coupure territoriale engendre un sentiment diffus d’injustice : être si près de la richesse économique mondiale et subir au quotidien la dégradation des services de mobilité régionale.
Reconstruire le dialogue face au désenchantement civique
Sur le parvis de la gare, aux abords des distributions de tracts, les échanges révèlent la profondeur de la fracture démocratique. Si les scores élevés de l’extrême droite aux élections nationales précédentes (plus de 22 % lors de la présidentielle de 2012) sonnaient comme un avertissement, la véritable menace qui guette la vie civique locale porte un nom : le renoncement. De nombreux usagers pressés déclarent ne plus vouloir se déplacer jusqu’à l’isoloir, renvoyant dos à dos toutes les formations politiques et exprimant un sentiment d’invisibilité persistante.
Pour les militants associatifs et municipaux, la réponse ne réside ni dans la panique électorale ni dans l’adoption du vocabulaire sécuritaire de leurs adversaires. Le rempart contre la désagrégation sociale demeure l’action quotidienne au contact des habitants, l’écoute sans intermédiaire et la défense intransigeante du service public de proximité. À Mitry-Mory, les acteurs de terrain savent que chaque colonie de vacances organisée, chaque atelier d’aide aux devoirs maintenu et chaque espace de rencontre préservé constituent la seule riposte efficace face à la tentation du repli et aux mirages télévisuels.



