Lahouari Ben Mohamed : autopsie d’une injustice et mémoire d’un quartier

Vue sur les cités des quartiers Nord de Marseille, théâtre du combat de mémoire pour Lahouari Ben Mohamed

Dans la mémoire des quartiers populaires marseillais, la date du 18 octobre 1980 conserve la brûlure vive d’une blessure jamais totalement cicatrisée. Ce soir-là, à l’orée de l’Aïd-el-Kébir, la cité de La Busserine, dans les quartiers Nord, s’apprête à célébrer une fête familiale. C’est pourtant le claquement sec d’une arme de service qui déchire l’obscurité. Lahouari Ben Mohamed, jeune apprenti maçon de dix-sept ans, s’effondre sur le bitume, atteint à bout portant par une rafale de pistolet-mitrailleur tirée par un brigadier des CRS. Quelques instants plus tôt, au cours de cette simple vérification d’identité au carrefour des cités, le fonctionnaire avait lancé aux passagers cette terrible mise en garde : « Attention, ce soir, j’ai la gâchette facile ». Ce fait divers tragique ne s’est pas effacé avec le temps. Trente-cinq ans après les faits, Hassan Ben Mohamed, le frère cadet de Lahouari, qui n’avait que quatre ans lors du drame, est devenu policier de profession. Avec rigueur et détermination, il a mené une contre-enquête intime et documentaire pour exhumer la vérité d’un dossier longtemps enfoui sous le secret de famille et l’oubli institutionnel.

Le poids du silence familial et le mystère d’une absence

Pendant de longues années, le destin tragique de Lahouari est demeuré une zone d’ombre savamment entretenue au sein du foyer familial. Dans l’appartement de la cité des Flamants, où Hassan grandit aux côtés de ses parents et de sa fratrie, le nom du grand frère disparu n’est presque jamais prononcé. Pour préserver le benjamin de la brutalité du choc, la mère et le père inventent une fable douce et protectrice : Lahouari serait parti de l’autre côté de la Méditerranée, au Maroc, pour y poursuivre une carrière prometteuse de footballeur. Seule une coupure de presse jaunie, dissimulée au fond d’un tiroir, entretient chez le petit garçon une sensation diffuse de malaise et d’étrangeté.

Ce mécanisme de protection psychologique, fréquent au sein des familles d’immigrés venues s’installer dans les grands ensembles durant les Trente Glorieuses, reflétait aussi une volonté farouche de préserver les plus jeunes de la rancœur et du ressentiment. Le père d’Hassan, arrivé d’Algérie au milieu des années soixante pour travailler sur les chantiers de construction phocéens, s’était toujours refusé à inculquer la détestation de l’État à ses enfants. Malgré l’incommensurable douleur de la perte de son fils aîné, il considérait que l’intégration républicaine et le respect des règles constituaient la seule voie d’émancipation possible.

Prendre l’uniforme pour infléchir l’institution

À l’âge adulte, après des études de mécanique et une première expérience sur les routes comme chauffeur de poids lourds transportant des matières dangereuses, Hassan décide d’honorer la mémoire de son père défunt en effectuant son service militaire. C’est au cours de ce passage sous les drapeaux qu’émerge une idée qui ressemble d’abord à un paradoxe insoutenable : intégrer les forces de l’ordre. Dans les quartiers populaires, où la défiance réciproque entre la jeunesse et les patrouilles est déjà solidement enracinée, un tel choix s’apparente à une transgression absolue.

La mère d’Hassan, d’abord terrorisée à l’idée que son fils endosse la tenue de ceux qui lui ont ôté un enfant, pose une condition formelle et irrévocable : il ne devra jamais porter l’écusson des CRS. Hassan franchit alors le pas en tant qu’adjoint de sécurité avant d’être pleinement titularisé au sein de la police nationale. Son objectif ne relève pas de la provocation ni d’une quelconque vengeance masquée. Il est nourri par la conviction intime qu’un changement de l’intérieur demeure la seule manière d’humaniser les pratiques professionnelles et de faire reculer les préjugés qui alimentent la mécanique du contrôle au faciès et de la bavure.

Lorsqu’il se retrouve affecté dans un commissariat d’Île-de-France, puis au sein d’une brigade anti-criminalité dans la capitale, Hassan découvre la complexité de l’intervention quotidienne dans les zones urbaines sensibles. Durant l’automne 2005, alors que de violents affrontements embrasent les banlieues françaises à la suite du drame qui a touché deux adolescents, comme on a pu le mesurer lorsque A Clichy-sous-Bois, « on veut tourner la page, c’est tout », le fonctionnaire refuse d’assimiler hâtivement chaque crise à son propre drame. Il s’attache plutôt à maintenir le dialogue direct avec les jeunes des quartiers, conscient que l’escalade de la tension naît presque toujours d’une rupture d’écoute.

L’enquête documentaire : reconstituer le puzzle judiciaire

C’est en 2010 qu’un tournant décisif s’opère. L’intérêt porté par un réalisateur documentaire à l’affaire de La Busserine incite la mère d’Hassan à briser enfin trente années de réserve silencieuse. Devant la caméra, elle accepte d’évoquer les jours sombres de l’automne 1980, le défilé des voisins solidaires et la dignité des mères de famille défilant silencieusement sur la Canebière pour réclamer le châtiment du coupable. Bouleversé par ces révélations tardives, Hassan comprend qu’il lui revient, en tant que policier et en tant que frère, de faire la lumière intégrale sur ce dossier.

Pendant cinq années d’un travail d’investigation méthodique, Hassan consulte les volumineux dossiers d’auditions conservés au palais de justice, sollicite des dérogations pour accéder aux pièces d’archives classifiées et retrouve les anciens camarades qui se trouvaient à bord de la Simca 1000 avec Lahouari le soir du drame. Son analyse pointilleuse révèle une constance frappante : du côté des jeunes contrôlés comme du côté des CRS présents lors du barrage, aucun élément matériel ne justifiait l’usage de la force. Aucun geste brusque, aucun refus d’obtempérer, aucune arme dissimulée. Lahouari Ben Mohamed a été abattu sans raison valable, sous l’effet conjugué d’une nervosité coupable et d’un climat d’hostilité sécuritaire.

Cette rigueur d’enquête rejoint les combats menés par d’autres collectifs qui refusent l’enterrement prématuré des dossiers sensibles, à l’image des démarches entreprises lorsque des proches affirment que Pour Ali Ziri, ils ne lâchent rien. Pour la famille Ben Mohamed, il s’agissait avant tout de rétablir une vérité factuelle débarrassée des caricatures de l’époque.

Le mirage judiciaire et l’amertume de l’amnistie

Le traitement pénal de l’affaire Lahouari Ben Mohamed demeure l’une des illustrations les plus criantes des dysfonctionnements du système judiciaire face aux abus de la force publique au début des années 1980. Le tireur, Jean-Paul T., avait été initialement écroué à la maison d’arrêt des Baumettes pour homicide involontaire. Condamné par la suite par le tribunal correctionnel de Marseille à une peine de dix mois d’emprisonnement, dont quatre avec sursis, il n’effectuera qu’une incarcération minimale. Plus encore, l’intéressé bénéficiera en 1987 des dispositions de la loi d’amnistie présidentielle, effaçant ainsi les condamnations de faible quantum prononcées pour des faits antérieurs à mai 1981.

Pour les proches de Lahouari, ce dénouement a représenté une seconde violence symbolique, perçue comme un véritable déni d’équité. Alors même que le père de la victime avait explicitement refusé toute tentative de représailles privées proposée par des proches dans les jours qui avaient suivi la tragédie, confiant le destin de son fils aux institutions de la République, le verdict final laissait le sentiment d’une vie fauchée dans l’indifférence légale.

Cette absence de reconnaissance judiciaire pleine et entière pousse Hassan, plusieurs décennies plus tard, à solliciter une confrontation directe avec le tireur, toujours vivant et retiré dans la région marseillaise. Cette rencontre sans éclat de voix a permis au jeune policier de poser un regard lucide sur l’homme qui avait brisé sa trajectoire familiale, sans chercher le pardon mais pour affirmer la victoire morale de la dignité sur la rancune.

De l’étincelle de 1980 au sillage de la Marche pour l’égalité

L’homicide de Lahouari Ben Mohamed n’a pas seulement déchiré une famille : il a constitué un catalyseur politique majeur pour toute une génération. C’est précisément à La Busserine, trois ans après ce drame, que le pasteur Christian Delorme, le père Christian Delorme, Toumi Djaïdja et leurs compagnons prennent l’initiative de lancer une grande marche non-violente à travers le pays. Les événements tragiques de Marseille ont nourri la prise de conscience collective de la jeunesse issue de l’immigration, laquelle s’interroge encore aujourd’hui sur ce que fut cette épopée, comme pour savoir Que reste-t-il de la marche pour l’égalité des droits de 1983 ?.

À l’époque, pour conjurer le désespoir et la colère sourde qui menaçaient d’embraser les cages d’escalier, de jeunes habitants de La Busserine avaient choisi le terrain culturel en fondant la troupe théâtrale « Yaoulidi » (« Mon fils », en arabe), racontant sur scène l’injustice et la dignité des quartiers populaires face aux brutalités du quotidien. En consignant cette mémoire dans un livre d’enquête et de témoignage, Hassan Ben Mohamed a prolongé cet effort citoyen pour que le nom de Lahouari ne soit pas réduit à une ligne de statistique judiciaire, mais s’inscrive durablement comme une borne historique dans la conquête de l’égalité républicaine.

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