Régulièrement brandi au lendemain de crises politiques ou d’attentats, l’enseignement du « fait religieux » à l’école réapparaît dans le débat public comme un remède miracle contre les replis identitaires et l’intolérance. Pourtant, sous ses dehors d’objectivité savante et de neutralité républicaine, cette expression soulève d’immenses paradoxes intellectuels et pédagogiques. C’est le constat implacable dressé par Jean-Loïc Le Quellec, anthropologue, mythologue et préhistorien rattaché à l’Institut des mondes africains (IMAF) du CNRS. Selon lui, plaquer une grille de lecture confessionnelle sur la diversité humaine revient à ignorer des pans entiers de l’histoire du monde et à conforter une vision ethnocentrée née en Europe occidentale.
Dans un contexte où les banlieues populaires font trop souvent l’objet d’injonctions morales réductrices, la rencontre organisée au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers autour du projet « L’Anthropologie pour tous » a permis de déplacer radicalement les lignes. En associant des élèves du lycée Le Corbusier d’Aubervilliers à de grands noms des sciences sociales comme Philippe Descola, Barbara Cassin, Maurice Godelier et Jean-Loïc Le Quellec, cette initiative a démontré que la jeunesse des quartiers populaires n’a pas besoin de catéchismes républicains préfabriqués, mais d’outils d’émancipation critique pour penser la pluralité des récits qui fondent notre humanité.
Le piège sémantique du « fait religieux »
Pourquoi récuser l’expression de « fait religieux » alors qu’elle semble consensuelle ? Pour Jean-Loïc Le Quellec, l’emploi de cette locution participe d’une illusion méthodologique. En qualifiant la religion de « fait », on feint d’aborder un objet d’étude évident, neutre, scientifique et universellement partagé, qui dispenserait d’interroger la définition même de ce que l’on nomme croyance, sacré ou culte.
« Parler de fait religieux relève d’un tour de passe-passe linguistique. En réalité, cette expression n’est qu’une autre manière de dénommer la religion. Or, parler de la religion en général, c’est parler d’une abstraction. On réduit l’immense créativité symbolique de l’humanité aux trois grands monothéismes méditerranéens. »
Dans les faits, les programmes et propositions institutionnelles qui se réclament de cette approche réduisent presque systématiquement l’enquête historique aux religions dites « du Livre » : judaïsme, christianisme, islam. Ce cadrage restrictif relègue aux marges de la curiosité humaine l’animisme, le polythéisme, le totémisme, le chamanisme, mais aussi les pensées agnostiques ou athées. Une démarche qui reflète l’histoire même de la discipline comparative en Occident, héritière directe du dialogue interreligieux chrétien, plutôt qu’une science décentrée des cultures.
Une étymologie chrétienne et provincialisée
Loin d’être une catégorie intemporelle gravée dans la nature humaine, le terme même de « religion » a une histoire singulière et localisée. Comme le rappelle le préhistorien, la racine latine religio chez les Romains de l’Antiquité n’avait que peu de rapports avec l’acception spirituelle que nous lui prêtons aujourd’hui. Elle désignait initialement un scrupule intérieur, une inquiétude civique ou le respect méthodique et cérémoniel des interdits prescrits par la cité.
C’est au cours des premiers siècles de l’ère chrétienne, sous la plume d’auteurs comme Tertullien ou Lactance, puis de saint Augustin, que le terme a été réinterprété à travers l’étymologie dérivée de religare (« relier »). Dès lors, la religion devenait le lien personnel et communautaire unissant le croyant à un Dieu unique et transcendant. Cette transformation conceptuelle, née dans un bassin culturel circonscrit, a ensuite été imposée à l’ensemble du globe au gré des colonisations et des missions évangélisatrices.
Dans la majorité des langues autochtones d’Afrique subsaharienne, d’Océanie ou des Amériques, aucun vocable direct ne correspond à cette partition occidentale qui isole d’un côté la sphère sacrée et de l’autre la sphère profane. Les missionnaires européens ont dû forger des néologismes, recourir à des périphrases ou tordre le sens des lexiques locaux pour y introduire les dogmes du péché, du salut ou de la transcendance divine. Prétendre que la notion de religion constitue une structure mentale partagée par tous les groupes humains à toutes les époques constitue, selon le chercheur, un contresens anthropologique patent.
Le dialogue des dogmes mène à l’impasse
Dans le milieu scolaire, la confrontation frontale des doctrines religieuses se heurte rapidement à des limites insurmontables. Convoquer en classe des croyances exclusives pour les faire débattre revient à organiser un face-à-face où chacun campe sur ses positions : si l’un affirme que Dieu est unique, l’autre qu’il est pluriel et le troisième que l’univers n’a pas de créateur, aucune démonstration logique ne peut départager des actes de foi intimes.
Cette approche confessionnelle déguisée risque d’alimenter les crispations communautaires plutôt que de les désamorcer. Dans les territoires populaires où les préjugés sont tenaces, la question du vivre-ensemble ne se résout pas en sommant les individus d’exposer leur foi. Sur le terrain, nombre d’éducateurs partagent ce diagnostic : comme l’illustre l’expérience menée en Isère où A Saint-Martin-d’Hères, la laïcité fait un trait d’union entre habitants par l’action collective et l’égalité des droits, la laïcité fonctionne lorsqu’elle s’ancre dans le concret plutôt que dans des querelles théologiques abstraites.
À l’inverse, transformer l’espace public en tribunal des consciences nourrit la suspicion. Les discours médiatiques et politiques sur l’intégration omettent bien souvent les réalités sociales vécues par les populations, un phénomène récurrent où la stigmatisation des quartiers populaires empêche toute critique sociale en déplaçant les problèmes de précarité matérielle vers des obsessions culturelles et identitaires.
L’alternative : enseigner la mythologie comparée
Plutôt que d’examiner la religion sous l’angle de la vérité dogmatique, Jean-Loïc Le Quellec invite à aborder les croyances comme des récits culturels, c’est-à-dire des mythes au sens anthropologique du terme. En grec ancien, muthos signifie originellement « parole » ou « récit ». Considérer un mythe n’équivaut nullement à mépriser son contenu ou à insulter ceux qui y croient : il s’agit d’analyser la façon dont les sociétés fabriquent des histoires pour donner un sens au monde, expliquer la création, conjurer la peur du trépas ou poser les règles de la vie en société.
En décortiquant ces narrations, l’anthropologie met au jour des circulations et des parentés fascinantes entre des civilisations que l’on croyait totalement étanches :
- La conception miraculeuse : Le récit de la naissance virginale d’un prophète ou d’un être divinisé, bien connu dans la Bible et le Coran, se retrouve sous des déclinaisons quasi identiques dans la Chine ancienne, les traditions védiques de l’Inde, la mythologie grecque, ainsi que dans de multiples cosmogonies mésoaméricaines ou océaniennes. Le motif sous-jacent exprime l’idée universelle selon laquelle un héros civilisateur doit avoir une origine extraordinaire.
- Le grand déluge et le renouveau : De l’épopée mésopotamienne de Gilgamesh aux récits amérindiens des Grandes Plaines, la submersion purificatrice des terres suivie d’une renaissance humaine traduit une tentative universelle de penser les catastrophes environnementales et le renouveau cyclique de l’écosystème.
- L’origine de la mort : Les contes oraux du continent africain, d’Australie ou de Sibérie mettent en scène des messagers faillibles (lézard, caméléon, lièvre) dont l’hésitation ou la lenteur prive l’humain de l’immortalité. Ces structures révèlent une méditation universelle sur la fragilité de la condition mortelle.
Cette étude comparée désamorce les revendications de supériorité culturelle. Quand un élève comprend que son récit d’origine partage des structures narratives avec un conte aborigène ou un mythe inca, le dogme cesse d’être une forteresse identitaire pour devenir un maillon d’une vaste chaîne littéraire humaine.
Aubervilliers : la jeunesse de Seine-Saint-Denis au cœur de l’anthropologie
L’expérience concrète menée à Aubervilliers témoigne de la pertinence d’une telle pédagogie émancipatrice. Lors de la journée « L’Anthropologie pour tous » au Théâtre de la Commune, les élèves du lycée Le Corbusier ont pris la parole aux côtés de chercheurs de renom international. Loin de l’image médiatique dégradée d’une jeunesse imperméable à l’esprit critique, les lycéens se sont emparés de questions épistémologiques fondamentales avec brio.
Cette appropriation active du savoir rappelle d’autres moments forts où la jeunesse des quartiers populaires a fait entendre sa voix au plus haut niveau républicain, à l’image des initiatives où des lycéens de banlieue auditionnés par le conseil économique et social ont démontré leur maturité politique et leur sens des responsabilités collectives.
Donner aux élèves les outils de l’anthropologie et de la préhistoire permet de neutraliser à la racine les pièges du littéralisme religieux et des dérives conspirationnistes. En comprenant que les textes sacrés possèdent une histoire matérielle, qu’ils ont été recopiés, traduits, modifiés et influencés par des contextes géopolitiques anciens, la jeunesse acquiert un recul intellectuel qu’aucune leçon de morale descendante ne saurait lui transmettre.
Faire de l’école un lieu de décentrement culturel
Pour construire une laïcité active et sereine dans nos quartiers, il est urgent de sortir des réponses purement répressives ou émotionnelles. L’apprentissage des mythes du monde offre une voie exigeante et réconciliatrice : elle ne nie pas le besoin humain de donner du sens, mais elle refuse de l’enfermer dans un cadre confessionnel imposé.
En apprenant à déchiffrer les imaginaires d’ici et d’ailleurs, l’école publique peut enfin remplir sa promesse universelle : non pas uniformiser les esprits en gommant leur mémoire, mais leur offrir le recul nécessaire pour comprendre d’où viennent les récits qui les façonnent, afin qu’ils puissent librement écrire leur propre avenir.




