Youcef Tatem : quand le cinéma devient une arme d’émancipation ouvrière

Projection de cinéma militant dans une salle associative

Dans l’amphithéâtre des Archives départementales de la Seine-Saint-Denis, l’atmosphère est intime et attentive. Le public est venu écouter un témoin singulier de l’histoire sociale locale lors d’une séance du cycle « Vies prolétaires », conçue par l’association Périphéries. Cette structure associative s’emploie depuis des années à valoriser les archives audiovisuelles du monde ouvrier et à transmettre cette mémoire vivante aux nouvelles générations. Au cœur de cette rencontre : Youcef Tatem, militant syndical et amoureux inconditionnel du septième art, dont la trajectoire résume à elle seule la rencontre féconde entre engagement politique et passion cinématographique.

L’apprentissage clandestin du grand écran

L’historien Tangui Perron, cheville ouvrière de Périphéries, a guidé l’échange en invitant l’invité à remonter le fil de ses souvenirs d’enfance à Noisy-le-Sec. Pour le jeune Youcef issu d’un milieu modeste, l’accès aux salles obscures n’allait pas de soi. Faute de pouvoir payer son ticket, il s’asseyait régulièrement sur le perron des cinémas de quartier pour capter les dialogues et imaginer les scènes dérobées à son regard. C’est ensuite aux côtés de son père, dans les fauteuils populaires du Zèbre de Belleville, puis au contact des animateurs du patronage laïc, qu’une véritable éducation visuelle s’est forgée.

Cette curiosité d’enfant s’est rapidement transformée en conviction politique. Pour Youcef Tatem, le cinéma ne devait plus être un simple divertissement inaccessible ou passif, mais un outil collectif d’apprentissage et de réflexion critique. Cette démarche rappelle combien l’engagement pour l’éducation populaire a constitué le socle de nombreuses initiatives culturelles dans nos banlieues.

Le ciné-club « 16/24 » : projeter pour conscientiser

L’aboutissement de cette passion militante prend forme avec la fondation du ciné-club « 16/24 », installé à la salle Louis-Jouvet. Conçu en étroite collaboration avec des syndicalistes de la CGT, ce lieu atypique ne se contentait pas de diffuser des œuvres engagées. Il s’articulait directement avec des cours d’alphabétisation destinés aux travailleurs immigrés, en particulier algériens, tout juste arrivés sur les chantiers et dans les usines de la région parisienne. La projection servait de tremplin au débat, brisant l’isolement des ouvriers et nourrissant leur pouvoir d’action.

Cet enracinement local prouve que la solidarité dans les quartiers s’est toujours bâtie à travers des ponts concrets entre culture, apprentissage de la langue et défense des droits des salariés.

De Chris Marker aux ateliers ouvriers de Sochaux

La soirée aux Archives a permis de redécouvrir des pépites du cinéma militant des années 1970. Des fragments de Train en marche de Chris Marker côtoyaient les images vibrantes de La première année du documentariste chilien Patricio Guzmán. L’assistance a également pu visionner Les Week-ends à Sochaux de Youcef Tatem, un montage inédit signé par le réalisateur Bruno Muel à partir d’images d’époque.

Ces archives renvoient directement à l’épopée des groupes Medvedkine, ces collectifs où des techniciens du cinéma et des ouvriers des usines Peugeot maniaient ensemble les caméras pour documenter leurs propres conditions d’existence et leurs grèves. Une démarche pionnière qui fait écho aux multiples manières dont le cinéma explore les réalités des banlieues et donne à voir la dignité ouvrière.

« La caméra n’était pas là pour nous surplomber, elle était au milieu de nous, entre nos mains, pour dire ce que nous vivions sans filtre extérieur. »

En remettant ces parcours en lumière, Périphéries et les Archives départementales ne font pas qu’entretenir la nostalgie d’un âge d’or militant. Ils rappellent la nécessité persistante de fabriquer des images communes, émancipatrices, où les classes populaires demeurent les actrices premières de leur propre récit.

À lire aussi