Au cœur de Drancy, la cité de la Muette impose ses lignes géométriques dans le paysage urbain. Pour les milliers d’habitants qui la traversent chaque jour, ces bâtiments d’habitation à bon marché construits dans les années 1930 représentent d’abord le cadre familier de leur quotidien. Pourtant, c’est ici même, dans cette cour en fer à cheval transformée en camp d’internement entre 1941 et 1944, que s’est nouée l’une des pages les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale en France : près de 63 000 des 76 000 juifs déportés depuis le territoire national y ont transité avant d’être envoyés vers les camps de la mort, principalement Auschwitz-Birkenau. Face aux immeubles, un wagon-témoin et un bâtiment de verre et de béton inauguré en 2012 rappellent ce lourd passé. Mais pour une grande partie de la jeunesse locale, ce pan d’histoire est longtemps resté une ombre muette au bout de la rue.
Le wagon oublié au pied des tours
Pendant des années, le paradoxe a perduré : vivre à quelques dizaines de mètres d’un haut lieu de l’histoire européenne sans en saisir la réalité matérielle. Pour Fradnelle, Kevin, Steven ou Joël, scolarisés au lycée Eugène-Delacroix tout proche, le wagon de marchandises stationné sur l’esplanade faisait simplement partie du décor de leur enfance. On passait devant pour aller faire des courses, pour rejoindre des amis ou pour attraper un bus, sans imaginer l’enfer qu’il matérialisait.
Ce décalage a interpellé les équipes pédagogiques de l’établissement public. Lorsque Yaëlle Sadoun prend ses fonctions d’enseignante d’histoire au lycée Delacroix, elle découvre avec stupeur la faible perméabilité entre l’institution mémorielle et les salles de classe du quartier. L’idée selon laquelle les adolescents de Seine-Saint-Denis connaîtraient naturellement le camp parce qu’ils habitent à côté se révèle fausse : l’histoire locale ne s’imprime pas d’elle-même, elle nécessite un apprentissage rigoureux et incarné.
Sortir du silence et conjurer les fractures
Le déclic intervient dans un climat particulièrement éprouvant. Les attentats terroristes de novembre 2015 frappent durement les esprits, d’autant que l’un des assaillants du Bataclan avait usé ses fonds de culotte quelques années plus tôt sur les bancs de ce même lycée Eugène-Delacroix. Face à la tentation du repli ou à la stigmatisation, le corps enseignant refuse de baisser les bras. À l’image des initiatives où face aux risques de radicalisation, les villes misent sur la prévention, l’école publique choisit de miser sur l’esprit critique, le savoir historique et la transmission citoyenne.
Sur les conseils de l’historien Denis Peschanski, spécialiste de la France de Vichy et des camps d’internement, Yaëlle Sadoun et sa consœur Léa Bureau décident d’éviter les leçons magistrales désincarnées. Pour intéresser véritablement les élèves, il faut leur confier une responsabilité pleine et entière : devenir des « ambassadeurs de la mémoire ». Sept élèves de première et terminale acceptent de s’engager bénévolement sur ce parcours exigeant, en dehors de leurs heures de cours habituelles.
Dans le secret des archives et des témoignages
Pendant une année scolaire entière, le petit groupe franchit chaque semaine les portes du Mémorial de la Shoah de Drancy. Finies les visites passives : les lycéens consultent les registres d’entrée du camp, déchiffrent les croquis réalisés par des internés comme l’artiste Georges Horan-Koiransky ou les chroniques clandestines de Jacques Bielinky, et découvrent l’itinéraire héroïque d’Adolfo Kaminsky, ce faussaire de génie qui mit son talent au service de la Résistance pour fabriquer des faux papiers et sauver des milliers d’enfants juifs.
« Quand on comprend que des personnes de notre âge ont été entassées dans ces chambrées avant d’être expédiées vers les chambres à gaz, l’histoire cesse d’être une simple ligne dans un manuel scolaire. Cela devient une responsabilité personnelle », témoigne l’un des participants.
Cette démarche active produit des effets spectaculaires. Loin des clichés sur la prétendue indifférence des banlieues, ces adolescents démontrent que les élèves des quartiers populaires sont capables d’une rigueur intellectuelle remarquable dès lors qu’on leur donne les outils pour s’exprimer, comme lorsque des lycéens de banlieue sont auditionnés par le conseil économique et social pour faire entendre leur voix.
Décloisonner les mémoires pour bâtir une conscience commune
Loin d’enfermer les élèves dans une vision réductrice, le travail sur la Shoah ouvre des passerelles inattendues vers d’autres drames de l’histoire universelle. Les recherches documentaires permettent notamment aux jeunes d’étudier comment l’idéologie raciale et les mécanismes concentrationnaires se sont forgés au fil des décennies. Fradnelle, jeune ambassadrice passionnée, fait ainsi le lien avec le génocide des Hereros et des Namas perpétré au début du XXe siècle par les troupes coloniales du IIe Reich dans le Sud-Ouest africain (l’actuelle Namibie). Comprendre comment le traumatisme colonial résonne à travers l’histoire aide ces lycéens à saisir la portée des crimes contre l’humanité et la nécessité de lutter contre toutes les formes de racisme.
Les élèves découvrent également avec maturité les lenteurs mémorielles de la société française : il aura fallu attendre 1988 pour l’inauguration du wagon du souvenir sur le site de la cité de la Muette, et le discours du Vél d’Hiv prononcé en 1995 par Jacques Chirac pour que la responsabilité de l’État français dans la déportation soit formellement reconnue au plus haut niveau.
Transmettre pour éclairer l’avenir
Le projet ne s’est pas achevé dans le secret d’une salle de classe. Devenus médiateurs à part entière, ces sept lycéens drancéens ont ensuite guidé des délégations venues d’autres régions de France et pris la parole lors des commémorations officielles de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste. Leur regard sur leur propre ville s’en est trouvé transformé.
En apprenant à déchiffrer les stigmates gravés dans les murs de leur banlieue, ces jeunes ambassadeurs ont prouvé que la mémoire n’est pas un fardeau figé, mais un rempart vivant contre l’obscurantisme. Une leçon de citoyenneté bâtie à la racine même de leur territoire.




