Sous le préau de l’école élémentaire Calmette, au Blanc-Mesnil en Seine-Saint-Denis, le décor tranche avec l’atmosphère scolaire habituelle. Les fresques colorées et les dessins d’enfants qui tapissent les murs de béton encadrent une scénographie épurée mais chargée de symboles : un tapis d’Orient déployé sur le sol brut, une table familiale, une volée de chaises en paille et des armoires massives en bois patiné, typiques des intérieurs populaires des années cinquante. C’est ici, loin des velours rouges des grands théâtres institutionnels, que le collectif d’habitantes « Quelques unes d’entre nous » répète sous la direction minutieuse du metteur en scène Philip Boulay. Autour du plateau improvisé, Yamina, Djohra, Fatiha, Zouina, Fatima, Ourida et Mohamed ajustent leurs regards et leurs postures. Un peu en retrait, assis à une table latérale, Farid Taalba prête sa silhouette et son timbre à une figure tutélaire : celle d’Abdelmalek Sayad.
La découverte d’une pensée sociologique émancipatrice
L’aventure théâtrale ne s’est pas construite sur un coup de tête. Elle est le fruit d’une longue maturation collective, entamée plus de deux ans auparavant. Pour ces femmes des quartiers populaires de Seine-Saint-Denis, le défi initial consistait à s’emparer de l’œuvre foisonnante et exigeante d’Abdelmalek Sayad, souvent qualifié de « Socrate d’Algérie ». Disparu en 1998, ce directeur de recherche au CNRS et collaborateur proche de Pierre Bourdieu a consacré sa vie à ausculter les ressorts invisibles de l’immigration algérienne en France, refusant d’y voir un simple flux économique pour en révéler la dimension existentielle totale.
Avant même de monter sur les planches, le collectif a entrepris un véritable séminaire d’éducation populaire. Durant quatre mois, sous la houlette pédagogique de Farid Taalba, les participantes ont décortiqué les concepts fondamentaux de la sociologie sayadienne. Le cœur de leur travail s’est concentré sur son maître-ouvrage posthume, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, paru aux éditions du Seuil en 1999. À travers la lecture de ces entretiens au long cours menés des deux côtés de la Méditerranée, les comédiennes amatrices ont découvert une grille d’analyse saisissante où la rigueur conceptuelle épouse une intensité narrative presque romanesque.
« Ses écrits relèvent d’une authentique littérature humaine. Sayad parle d’une matière qu’il portait dans sa propre chair. En le lisant, ses interlocuteurs deviennent instantanément des proches : ils nous renvoient à nos pères, nos tantes, nos aînés, à toute une chaîne de vies brisées et silencieuses. »
Pour beaucoup de participantes, l’accès à cette parole scientifique a constitué une révélation salutaire, doublée d’un déblocage émotionnel profond. Dans l’intimité des familles, le silence avait souvent recouvert les déchirures du déracinement et les traumatismes historiques. La sociologie a alors fonctionné comme un levier d’apaisement intergénérationnel, offrant des mots là où régnaient les non-dits sur la colonisation et le conflit d’indépendance. Il devient possible de revisiter des drames collectifs majeurs, tout comme l’exige le devoir de mémoire quand « Non, il ne faut pas oublier le 17 octobre 61 » pour comprendre la genèse des fractures urbaines contemporaines.
De l’intime à l’universel : l’exil au-delà des frontières
Si la matrice des textes de Sayad puise dans l’histoire coloniale et postcoloniale franco-algérienne, la force de la troupe réside dans son aptitude à faire résonner ce propos au-delà d’une seule communauté d’origine. Au sein de l’équipe, les parcours individuels dialoguent et s’entrecroisent. Arlette Rouede, habitante du quartier des Tilleuls au Blanc-Mesnil et membre historique du collectif, évoque son cheminement singulier face au texte.
D’abord intimidée par l’appareil théorique, elle a progressivement réalisé que la condition de l’émigré théorisée par Sayad dépassait la seule rive sud de la Méditerranée. En évoquant ses propres racines italiennes, le destin de son père et de son grand-père, elle a retrouvé le même stigmate administratif, la même angoisse face à la précarité du séjour et ce statut paradoxal d’éternel étranger. La phrase qu’elle porte sur scène résonne avec une amère lucidité : sans ce bout de papier délivré par l’administration, l’individu perd sa consistance juridique et sociale jusqu’à l’effacement total. Cette solidarité vécue entre trajectoires ouvrières illustre combien la solidarité dans les quartiers, c’est du quotidien, forgée dans des combats partagés pour la dignité élémentaire.
Une écriture scénique entre rigueur et émotion brute
Le spectacle, intitulé Et puis nous passions le pantalon français, tire son nom de cette métaphore de l’acculturation et de l’injonction contradictoire à l’assimilation vécue par les travailleurs immigrés. Après une première étape publique présentée au Forum du Blanc-Mesnil en 2012, la création a été programmée à la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration à Paris. Cette reconnaissance institutionnelle n’a en rien édulcoré la radicalité du propos ni la spontanéité du jeu.
Sur le plateau, les comédiennes ne cherchent pas à composer un rôle artificiel ; elles incarnent une mémoire vive. Le travail chorégraphique impulsé par le danseur hip-hop Mehdi Slimani apporte une dynamique corporelle rigoureuse aux déplacements de groupe, conférant aux marches collectives une gravité solennelle. Entre les silences pesants et les gestes du quotidien — comme le service du thé qui rythme les conversations —, les répliques tombent avec une précision chirurgicale.
Les monologues décrivent sans fard l’illusion du départ, la promesse d’une France rêvée confrontée à la brutalité des chambrées insalubres, l’obscurité des foyers de travailleurs et la solitude des trottoirs parisiens. Les comédiennes prêtent leur voix à ces hommes et ces femmes pris au piège de « la double absence » : absents de leur terre natale qui les considère désormais comme des émigrés ayant déserté le pays, et absents de la société d’accueil qui les réduit à de la pure force de travail sans leur accorder une citoyenneté pleine et entière.
Le théâtre comme espace critique de citoyenneté
Pour Zouina Meddour, cheville ouvrière du projet, cette création scénique répond à une impérieuse nécessité sociale. En portant les voix de Sayad sur une scène nationale, le collectif refuse la complaisance des discours convenus et conteste un récit national trop souvent amnésique. Mettre en lumière cette France souterraine, celle qui a bâti les infrastructures des Trente Glorieuses dans l’ombre et l’indifférence, constitue un acte de salubrité démocratique. Comprendre les discriminations et les assignations contemporaines nécessite d’interroger frontalement le legs colonial et le statut dérogatoire imposé aux vagues d’immigration successives.
Cette approche s’inscrit pleinement dans une démarche d’émancipation politique où la prise de parole artistique devient un outil d’affirmation publique, démontrant à quel point « le contre-pouvoir permet l’exercice de la citoyenneté ». Loin du misérabilisme comme de l’héroïsation facile, le spectacle donne à entendre la voix d’individus debout, lucides sur leur condition.
Un compagnonnage artistique sur le long terme
Cette aventure théâtrale prolonge une relation étroite tissée au fil des années entre les femmes de Blanc-Mesnil et le metteur en scène Philip Boulay, au sein de la compagnie Wor(l)ds. Lors d’une précédente collaboration intitulée Le bruit du monde m’est rentré dans l’oreille, le travail scénique s’était focalisé sur le recueil de témoignages directs des habitantes, explorant leurs récits personnels et intimes.
Avec le travail sur Sayad, le collectif a franchi un cap décisif. En s’emparant d’une pensée théorique complexe pour la confronter à l’espace public, ces comédiennes sont sorties du simple registre du témoignage personnel pour entrer de plain-pied dans l’analyse sociologique et le débat d’idées. Elles ont prouvé que la culture savante et la culture populaire, loin d’être irréconciliables, se nourrissent mutuellement lorsqu’elles se rencontrent dans un cadre d’exigence partagée, redonnant ainsi tout son sens à la notion de théâtre citoyen.




