Dans les allées du quartier de la Poterie, à Corbeil-Essonnes, la silhouette élancée de Badis Barkat dénote autant que son propos détonne. Du haut de ses vingt-huit ans, vêtu d’un costume sobre et soigné, ce jeune homme porte un regard lucide, sans fard ni résignation, sur la réalité vécue par les résidents des ensembles d’habitat social. Passé par les bancs du lycée Robert-Doisneau puis par une école de gestion parisienne intégrée sur dossier, son parcours illustre à la fois une volonté tenace et l’accumulation d’obstacles invisibles qui jalonnent la trajectoire des enfants de la classe ouvrière.
Des filières subies au parcours d’obstacles dans l’enseignement
Pour Badis, la question de l’égalité républicaine commence dès la salle de classe. Très tôt, il constate que les mécanismes d’orientation scolaire fonctionnent davantage comme des filtres de sélection que comme des tremplins d’émancipation. Orienté par défaut vers un cursus court en comptabilité sans véritable écoute de ses aspirations, il garde en mémoire le sentiment d’avoir été canalisé de force. Malgré des interruptions et des soucis de santé qui ont freiné ses études supérieures, il a su rebondir par l’intérim avant d’entreprendre la création de sa propre structure professionnelle.
Cette trajectoire met en lumière une fracture persistante : l’accès aux cycles longs reste un défi majeur pour les jeunes issus des cités. Alors que certains discours officiels vantent la méritocratie, les faits rappellent souvent que la neutralité sociale des études supérieures est un leurre. Les étudiants modestes y affrontent des charges financières lourdes, l’éloignement géographique et une dégradation sensible des conditions d’enseignement dans les établissements de périphérie.
Mémoire ouvrière et sentiment de déclassement citoyen
Ce sentiment d’injustice résonne d’autant plus durement qu’il heurte l’histoire intime des familles. Fils d’un commerçant d’origine algérienne ayant cotisé quarante années durant pour une retraite dérisoire, et d’une mère employée de ménage aux aurores, Badis encaisse mal la stigmatisation récurrente des quartiers dans le débat public national. Les polémiques identitaires successives résonnent comme une injure au labeur de parents dont les aïeux ont par ailleurs combattu sous le drapeau français.
Ce décalage entre les devoirs accomplis et la reconnaissance accordée nourrit une sourde amertume. Les habitants constatent que même l’obtention de titres universitaires ne garantit pas une insertion professionnelle fluide pour les enfants d’immigrés. Alors que trente ans après, ils marchent encore pour l’égalité, le constat demeure amer : la promesse d’une citoyenneté pleine et entière peine à s’incarner dans les faits administratifs et économiques du quotidien.
L’abandon territorial au prisme de la mobilité quotidienne
L’iniquité ne se loge pas seulement dans les représentations, elle s’inscrit matériellement dans l’espace urbain. Les difficultés de transport illustrent de manière criante le traitement différentiel des territoires. Relier Corbeil-Essonnes au pôle d’activité de Massy relève du parcours du combattant, exigeant parfois plus d’une heure et demie pour parcourir quelques dizaines de kilomètres, pendant que les liaisons vers les quartiers d’affaires centraux bénéficient d’une attention prioritaire.
« L’État, c’est nous, ce sont nos impôts. Alors pourquoi certains en bénéficient plus que d’autres ? Pourquoi fait-on de nous des habitants à part ? »
Cette rupture logistique et symbolique alimente l’impression d’une relégation organisée. Face aux attentes des populations locales, les réponses institutionnelles semblent souvent déconnectées des urgences matérielles. Beaucoup d’habitants ont la conviction tenace que les politiques ne savent pas ce qu’on vit en banlieue, faute de fouler réellement le pavé de ces quartiers autrement qu’en période de campagne électorale.
S’organiser sur le terrain : le sursaut de l’action associative
Refusant la posture victimaire, Badis a choisi d’agir concrètement pour sa communauté. Avec d’autres jeunes de son secteur, il s’est investi dans la fondation de l’association Foutange, consacrée au soutien scolaire et à l’accompagnement pédagogique des plus jeunes. L’objectif consiste à transmettre des méthodes, à élargir l’horizon des possibles et à compenser les défaillances structurelles de l’encadrement éducatif.
Cette vitalité citoyenne se heurte néanmoins à la couverture médiatique dominante, trop souvent cantonnée aux faits divers sensationnalistes et aux clichés anxiogènes. Badis rappelle que la force démographique et productive de la jeunesse des banlieues constitue un élément central du devenir économique du pays. Sans repli identitaire ni naïveté, il revendique simplement une place légitime au sein de la nation : celle de citoyens à part entière, dont le potentiel ne peut plus être ignoré.




