La disparition de Mouloud Aounit laisse un vide considérable dans le paysage militant français et au sein des quartiers populaires. Disparu à l’âge de cinquante-neuf ans, l’ancien dirigeant du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) incarnait cette passerelle indispensable entre le mouvement associatif historique et les aspirations citoyennes nées dans les banlieues ouvrières. Tout au long de son parcours, il a inlassablement refusé de dissocier la lutte contre les discriminations raciales des réalités sociales et territoriales vécues par les populations les plus vulnérables.
Un parcours forgé dans les banlieues ouvrières
Originaire de Kabylie, où il voit le jour en 1953 à Timezrit en pleine période coloniale, Mouloud Aounit arrive très jeune en région parisienne. C’est à Aubervilliers, au cœur de cette Seine-Saint-Denis laborieuse et solidaire, que son regard politique s’aiguise. Fils d’un ouvrier menuisier, il fait l’expérience directe des relégations urbaines et du racisme quotidien auquel se heurtent les familles issues de l’immigration. Pendant ses études universitaires en sciences économiques à Paris-XIII Villetaneuse, il fait le choix d’un militantisme de proximité, refusant de s’enfermer dans une posture purement académique.
Son adhésion au MRAP à la fin des années 1970 marque le début d’un engagement total. Très vite repéré pour sa force de travail, son écoute attentive et sa capacité à fédérer des collectifs hétérogènes, il intègre les instances décisionnaires nationales tout en restant ancré dans le tissu local de Seine-Saint-Denis, dont il prendra la tête de la fédération départementale.
Le catalyseur de 1983 et le tournant des luttes civiques
Pour Mouloud Aounit comme pour toute sa génération, l’année 1983 constitue un basculement décisif. Les violences policières récurrentes et les crimes racistes frappant les cités de transit ou les grands ensembles font émerger un profond ras-le-bol populaire. L’événement phare des Minguettes à Vénissieux impulsera un mouvement sans précédent. On peut aujourd’hui mesurer la portée de cet élan en s’interrogeant sur ce sujet : Que reste-t-il de la marche pour l’égalité des droits de 1983 ? Pour le responsable associatif, cette dynamique n’était pas une simple parenthèse émotionnelle, mais bien un manifeste politique fondateur : à cette époque, en 1983, la jeunesse post-coloniale a remis en cause l’ordre établi, revendiquant sa citoyenneté pleine et entière sans avoir à baisser les yeux.
Propulsé secrétaire général du MRAP en 1989, succédant à Albert Lévy, puis président de l’organisation, il modernise le discours antiraciste. Il s’attache à sortir l’antiracisme d’un moralisme abstrait pour le reconnecter aux épreuves matérielles du quotidien : l’accès au logement, les violences arbitraires, le refus d’embauche et le harcèlement aux contrôles d’identité.
Du devoir de mémoire aux urgences contemporaines
Loin de cantonner son action aux prétoires, Mouloud Aounit s’est distingué par sa volonté tenace d’arracher à l’amnésie collective les pages sombres de l’histoire contemporaine. Dès le début des années 1980, il participe aux premières initiatives brisant le silence officiel autour de la répression sanglante de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 à Paris. Année après année, il se tenait au rassemblement du pont Saint-Michel pour exiger la vérité d’État et honorer les travailleurs algériens jetés dans la Seine.
Son combat pour les droits universels ne regardait jamais en arrière avec complaisance : il servait de boussole face aux dérives du présent. En juin 2004, il prend une part active à la constitution du Réseau Éducation Sans Frontières (RESF), mobilisant parents d’élèves et enseignants afin d’empêcher l’expulsion d’enfants scolarisés et de leurs familles sans papiers. Plus récemment, il prenait fait et cause pour la communauté rom, dénonçant avec virulence les démantèlements de campements et la désignation de boucs émissaires par les pouvoirs publics.
« L’antiracisme n’est pas une posture convenue, c’est un combat quotidien pour la justice sociale, l’égalité effective et le respect absolu de chaque être humain. »
Une lucidité précoce face aux nouveaux visages de la haine
Homme de gauche et marxiste assumé, élu au conseil régional d’Île-de-France entre 2004 et 2010 sur les listes communistes, Mouloud Aounit n’a jamais hésité à bousculer le consensus politique. Il figurait parmi les rares personnalités publiques à pointer du doigt la montée progressive et inquiétante de l’islamophobie, à une période où l’emploi même de ce terme suscitait de violentes controverses jusque dans les milieux progressistes. Pour lui, le rejet des musulmans participait d’une nouvelle fabrique de la stigmatisation collective, instrumentalisée pour diviser les classes laborieuses.
Son legs résonne puissamment avec les batailles menées aujourd’hui sur le pavé, à l’image des initiatives comme l’appel du collectif national : Égalité des Droits – Justice pour tou-te-s. Ceux qui l’ont côtoyé se souviennent d’un homme chaleureux, tenace, souvent intransigeant sur les principes fondamentaux mais constamment ouvert au dialogue. En s’éteignant à cinquante-neuf ans, Mouloud Aounit laisse aux générations qui reprennent le flambeau un précieux héritage : celui d’un militantisme exigeant, profondément ancré dans les quartiers et guidé par un idéal inaltérable de fraternité humaine.




