Pourquoi des jeunes hommes choisissent-ils de défier la mer au péril de leur existence, tandis que d’autres, confrontés aux mêmes impasses, succombent aux discours mortifères des groupes armés ? En observant attentivement les failles sociales et les récits intimes, les sciences humaines apportent un éclairage précieux sur ces trajectoires brisées. Les recherches menées par le psychologue et chercheur Wael Garnaoui, articulant psychopathologie clinique et analyse politique, explorent précisément ce carrefour douloureux : celui où la quête éperdue d’une reconnaissance sociale se heurte à des frontières étanches et à des promesses de modernité inaccessibles.
Le deuil impossible et le mythe de l’enfant sauveur
Le point de départ de cette réflexion s’enracine dans le drame des familles de disparus en mer. En Tunisie comme dans plusieurs pays du bassin méditerranéen, des milliers de mères et de pères vivent dans l’attente insoutenable de nouvelles de leurs proches partis sur des embarcations de fortune. Beaucoup ont vu leurs enfants monter à bord ou ont cru les reconnaître sur des images furtives diffusées par des médias italiens, avant de se heurter à un silence administratif total. Ce vide juridique et humain plonge les familles dans ce que la clinique qualifie de deuil pathologique : en l’absence de corps ou de confirmation formelle du décès, le travail psychique de séparation devient impossible à accomplir.
Ce phénomène, loin d’être anodin, fait écho à d’autres luttes mémorielles où la perte non reconnue empêche la reconstruction collective, une dynamique que l’on observe également lorsque l’art et la mobilisation citoyenne s’efforcent de danser contre l’oubli pour incarner les disparus de l’histoire contemporaine.
Pour comprendre ce qui pousse ces jeunes vers les rivages de la Méditerranée, il est nécessaire d’analyser le poids symbolique qui pèse sur leurs épaules. Le candidat à la traversée clandestine — le harrag, celui qui « brûle » les frontières et les papiers — ne cherche pas uniquement une fuite individuelle. Il endosse souvent le costume sacrificiel du « héros rédempteur ». Dans des contextes de précarité aiguë où le père est parfois déchu de son rôle de pourvoyeur économique, le jeune homme tente de réparer l’honneur familial en devenant celui qui enverra des devises depuis l’Europe. Réussir la traversée équivaut à accéder au statut d’homme accompli aux yeux de sa communauté et, singulièrement, aux yeux de sa mère.
L’érosion du mirage occidental et la fermeture des frontières
Pourtant, le récit de la réussite migratoire s’est profondément fissuré ces dernières années. Alors que les générations précédentes pouvaient espérer une régularisation progressive ou une insertion par le travail informel, les politiques européennes de fermeture ont transformé le continent en une forteresse surveillée. Les récits de refoulements violents, d’errance dans les rues et d’enfermement dans des centres de rétention circulent désormais largement sur les réseaux sociaux. L’accès légal à la mobilité, conditionné par l’obtention de visas délivrés au compte-gouttes, est devenu quasi chimérique pour les classes populaires et même pour une grande partie des classes moyennes.
« L’Europe n’accueille plus selon des critères d’humanité : elle opère un tri drastique, transformant le pays d’origine en une nasse dont il devient impératif de s’échapper pour exister. »
Cette contradiction engendre une profonde déchirure psychologique. Abreuvés par la mondialisation d’images de prospérité matérielle, de marques et de modes de vie occidentaux, ces jeunes développent ce que plusieurs intellectuels nomment un intense « désir d’Occident ». Ils partagent les mêmes codes culturels et les mêmes désirs de consommation que la jeunesse des grandes métropoles européennes. Pourtant, ce sentiment d’appartenir à un monde globalisé se fracasse immédiatement contre la réalité matérielle des postes-frontières et des contrôles policiers. Ce sentiment d’assignation à résidence territoriale nourrit une rage sourde, un ressentiment qui peut facilement basculer vers des formes extrêmes de rupture.
Quand le désespoir bascule : l’offre de toute-puissance radicale
C’est précisément sur cette blessure narcissique que s’est greffée l’offre idéologique de mouvements extrémistes tels que l’organisation État islamique. L’examen des profils de jeunes ayant manifesté une tentation radicale révèle une proximité troublante avec les candidats à la migration clandestine. Dans plusieurs cas documentés, le projet initial consistait simplement à rejoindre l’Europe. Face à l’impossibilité matérielle de franchir la mer ou suite à une expérience traumatique d’expulsion, l’alternative radicale a fonctionné comme un exutoire vengeur.
Cette mutation d’un objet d’admiration en objet de haine répond à des ressorts psychiques identifiables :
- La transformation de l’humiliation en revanche : Le migrant refoulé, privé de sa dignité et renvoyé à son inutilité sociale, trouve dans l’engagement armé l’illusion d’une toute-puissance immédiate.
- La requalification du sacrifice : Alors que la mort anonyme en mer est vécue comme une tragédie honteuse, le discours djihadiste propose une héroïsation mortifère par la promesse d’une récompense céleste.
- La rupture avec l’attente passive : L’enrôlement offre une rupture brutale avec la léthargie du quotidien et redéfinit l’individu non plus comme une victime des frontières, mais comme un combattant craint.
Comme le rappellent souvent les éducateurs et les militants associatifs dans les banlieues européennes, les impasses de la relégation urbaine partagent des racines communes avec ces dérives ; bien souvent, les politiques ignorent la réalité vécue au plus près des territoires enclavés, laissant le champ libre aux discours de repli.
Le piège de la relégation et le miroir brisé de la transition
L’analyse des trajectoires individuelles, à l’instar de celle d’Anis Amri — auteur de l’attentat de Berlin en 2016 —, illustre ce glissement progressif. Ayant quitté son pays natal au lendemain des bouleversements politiques de 2011, ce jeune homme s’est heurté à l’enfermement carcéral en Italie après des violences en centre de rétention, avant de dériver dans la clandestinité et la précarité juridique en Allemagne. Rejeté par le système d’asile et incapable de rentrer chez lui sans subir le déshonneur de l’échec, il a trouvé dans l’idéologie terroriste un cadre pour métamorphoser son sentiment d’abandon en violence destructrice.
Le contexte post-révolutionnaire en Tunisie a joué un rôle d’accélérateur dans cette crise d’identification. La chute brutale des figures d’autorité autoritaires n’a pas débouché sur l’amélioration économique espérée par les classes défavorisées. L’effondrement des anciens repères, combiné à l’absence de perspectives professionnelles, a plongé une génération entière dans l’incertitude. Lorsque les institutions étatiques ne parviennent plus à garantir la justice sociale, l’exigence d’équité réapparaît sous des formes diverses, rappelant les questionnements historiques posés lorsqu’on se demande ce qu’il reste des combats pour l’égalité des droits menés par les générations passées.
Sortir du prisme sécuritaire pour repenser les liens humains
Réduire ces parcours à un simple phénomène d’endoctrinement théologique constitue une erreur d’analyse majeure. Si le vocabulaire religieux sert de paravent et de justification rhétorique, le moteur premier de ces engagements réside dans une immense détresse existentielle, économique et relationnelle. Les enquêtes de terrain indiquent que la grande majorité des personnes tentées par ces départs ont moins de quarante ans et partagent un même sentiment de mort sociale préalable à leur départ physique.
Le parallèle linguistique relevé par les observateurs auprès des personnes exilées à Calais est à cet égard saisissant : lorsqu’un migrant réussit à traverser la Manche clandestinement pour atteindre le littoral britannique, ses pairs utilisent couramment l’expression « il s’est explosé ». Cette formule, chargée d’une symbolique puissante, illustre à quel point le passage de la frontière est conçu comme une déflagration vitale, un acte radical où l’on risque le néant pour tenter de renaître sous une autre identité.
Pour répondre à ces tragédies humaines répétées, il apparaît indispensable de dépasser les approches purement répressives et policières. Tant que la circulation des personnes demeurera une prérogative réservée à une minorité privilégiée et que la jeunesse des rives sud de la Méditerranée restera privée de perspectives concrètes d’émancipation, les rêves d’ailleurs continueront d’alimenter les pires impasses, qu’elles prennent la forme d’un naufrage maritime ou de l’adhésion à des idéologies dévastatrices.




