Dans l’imposante rotonde du Conseil économique, social et environnemental (CESE), perchée sur la colline de Chaillot au palais d’Iéna, les débats institutionnels suivent ordinairement un protocole bien huilé. Pourtant, ce mardi après-midi, le rituel feutré des auditions a laissé place à une irruption singulière. Face aux conseillers de cette chambre consultative, ce ne sont pas des hauts fonctionnaires ou des experts attitrés qui ont pris la parole, mais vingt-cinq adolescents scolarisés au lycée Le Corbusier d’Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis. Venus témoigner dans le cadre des travaux préparatoires conduits par Marie-Aleth Grard pour ATD Quart Monde sur la réussite scolaire universelle, ces élèves ont livré une analyse sans concession des faiblesses du système éducatif contemporain, tout en apportant des propositions concrètes issues de leur vécu de terrain.
L’atelier Thélème : l’apprentissage par le débat et l’émancipation
Cette intervention au cœur des instances républicaines ne relève pas de l’improvisation. Elle s’enracine dans le travail continu mené au sein de l’atelier Thélème, un dispositif culturel et citoyen fondé au lycée Le Corbusier. Dans cet espace libre animé par des enseignants volontaires chaque mardi après-midi, les élèves sont encouragés à questionner les notions d’égalité, d’émancipation et de justice sociale. Pour nourrir leur réflexion sur les fondements du savoir et les dynamiques de groupe, ces jeunes ont pu s’appuyer sur le dialogue avec des chercheurs, à l’instar du sociologue Christian Baudelot ou de l’anthropologue Jean-Loïc Le Quellec.
Devant l’hémicycle, le contraste visuel était saisissant : des adolescents intimidés mais résolus, succédant aux délégations des grandes fédérations de parents d’élèves pour prendre la parole devant un parterre de syndicalistes, de dirigeants associatifs et de personnalités qualifiées. Loin de s’enfermer dans une posture de doléance stérile, les lycéens ont posé une question fondamentale : comment une institution républicaine peut-elle proclamer l’égalité de tous tout en organisant, au quotidien, une sélection qui décourage et fabrique de la souffrance ?
Rompre avec l’obsession de la notation chiffrée
Le premier axe développé par les élèves concerne la tyrannie de l’évaluation chiffrée. Les interventions successives ont décortiqué la mécanique d’angoisse que le modèle scolaire actuel installe dès le plus jeune âge. En réduisant les aptitudes individuelles à de simples moyennes numériques, l’école entretient une compétition délétère qui bride la curiosité intellectuelle et pousse bien souvent les élèves à des stratégies d’évitement ou de restitution passive.
Cette pression constante se répercute lourdement dans le cadre familial, particulièrement dans les milieux populaires où le diplôme demeure perçu comme l’unique rempart contre la précarité économique. Les jeunes orateurs ont insisté sur la nécessité de déconstruire le mythe selon lequel la note constitue l’unique boussole de la valeur d’un enfant. Selon eux, l’urgence réside dans la réhabilitation du plaisir d’apprendre pour lui-même, loin de la peur permanente du déclassement ou de la réprimande parentale. Le constat rejoint l’évidence que la neutralité sociale des études supérieures est un leurre si l’amont du cursus scolaire continue de générer une telle autosensuration chez les catégories défavorisées.
L’entraide collective plutôt que la rivalité individuelle
Contre la fragmentation induite par la concurrence scolaire, les élèves d’Aubervilliers n’ont pas hésité à mettre en valeur les initiatives qu’ils ont eux-mêmes mises sur pied pour contrer l’isolement face aux devoirs. C’est le cas du projet Atom, un collectif d’entraide créé pour préparer le baccalauréat dans des conditions sereines. En investissant des espaces culturels locaux comme le Théâtre de la Commune le samedi matin, ces lycéens ont démontré que les solidarités horizontales peuvent combler bien des défaillances structurelles.
Dans ces ateliers autogérés, les élèves les plus à l’aise soutiennent ceux qui rencontrent des difficultés, sans hiérarchie ni jugement stigmatisant. Cette dynamique d’appropriation de l’espace public pour étudier fait écho à d’autres initiatives de banlieue où la jeunesse s’organise, comme lorsqu’il s’agit de réviser son bac au coeur de la Grande Borne, à Grigny. Dans les deux cas, la démonstration est identique : lorsque les conditions matérielles d’un travail collectif au calme sont réunies, le sentiment d’abandon cède la place à une ambition partagée.
Enseigner la pluralité des cultures sans tabou
Un autre moment fort de cette audition a porté sur la place de la culture et de l’histoire universelle dans les programmes scolaires. Les lycéens ont souligné avec gravité le vide identitaire qui frappe de nombreux jeunes issus de l’immigration, souvent privés d’un accès rigoureux et dépassionné à l’histoire de leurs pays d’origine ou aux mythes fondateurs de leurs cultures familiales.
« Il faudrait que ces enfants puissent savoir d’où ils viennent vraiment. Il faut que cet enseignement se fasse à l’école, car elle seule peut enseigner de manière objective, sans partis pris idéologiques ou sectaires, les cultures de tous. »
Loin de revendiquer un quelconque repli communautaire, les élèves ont plaidé pour que cet enseignement de l’histoire mondiale et des civilisations soit dispensé à l’ensemble des élèves de France. Selon eux, l’universalisme républicain ne consiste pas à invisibiliser les parcours d’immigration ou les héritages extra-européens, mais à les intégrer pleinement au patrimoine intellectuel commun de la nation, condition indispensable pour faire reculer les préjugés et pacifier les mémoires.
L’exemple pédagogique de Le Corbusier : des effectifs réduits et des résultats
Interpellé par les membres du CESE impressionnés par la maturité des propos entendus, le proviseur de l’établissement, Didier Georges, a tenu à rappeler le contexte matériel dans lequel s’inscrivent ces réussites. Face à la diminution chronique des dotations et aux mouvements de grève récurrents des équipes pédagogiques, le lycée a fait le choix de sanctuariser des effectifs modérés, limités à une vingtaine d’élèves par classe, et de libérer du temps pour plus de vingt ateliers culturels et sportifs hebdomadaires.
Les indicateurs parlent d’eux-mêmes : en l’espace de cinq années, le taux de réussite à l’examen du baccalauréat y a progressé de manière spectaculaire, passant de 66 % à près de 90 %, tandis que le recours aux conseils de discipline s’est effondré d’un facteur trois. En redonnant du sens à la présence au lycée et en favorisant la responsabilisation des élèves, l’équipe éducative prouve que l’échec scolaire n’a rien d’une fatalité territoriale liée au code postal.
Cette audition exceptionnelle a profondément marqué les observateurs, à commencer par l’inspecteur général Jean-Paul Delahaye, saluant la mise en pratique effective des idéaux de fraternité que la société se contente trop souvent d’inscrire sur les frontons municipaux. En portant la voix des quartiers populaires dans l’un des cénacles les plus institutionnels de la capitale, ces jeunes ont rappelé que l’école ne peut être réparée d’en haut sans écouter attentivement ceux qui, chaque matin, s’assoient sur ses bancs.




