Dans le hall de la Maison de la culture d’Amiens, le bourdonnement des conversations habituelles laisse place à une fébrilité particulière. Autour des tables basses et sur les banquettes improvisées, des groupes se forment, se jaugent avec curiosité et finissent par s’asseoir côte à côte. C’est le moment attendu du festival Leitura Furiosa : l’instant où les habitants retrouvent l’écrivain qui, la veille, a recueilli leurs confidences pour les transformer, le temps d’une nuit blanche, en un texte ciselé. L’exercice pourrait sembler académique s’il ne prenait pas racine au cœur même des cités picardes, là où l’écrit est trop souvent synonyme de démarches administratives pesantes ou d’échec scolaire.
Porté depuis plus de deux décennies par l’association Cardan, reconnue pour son engagement de terrain contre l’illettrisme et pour l’accès au savoir, cet événement singulier renverse les hiérarchies culturelles. Le principe fondamental repose sur la transmission orale : des résidents de quartiers prioritaires, des personnes en situation d’apprentissage du français ou des usagers de centres sociaux racontent leur quotidien, leurs blessures et leurs joies à des romanciers, poètes ou dramaturges. Loin d’une démarche d’observation distante, l’expérience exige une écoute attentive, où l’auteur devient le scribe fidèle d’une parole populaire trop rarement imprimée.
Recueillir la mémoire vive d’Amiens-Nord
Quelques heures plus tôt, les échanges s’organisaient au sein des structures de quartier. À Fafet, dans les barres d’Amiens-Nord encore marquées par le souvenir douloureux des embrasements urbains d’août 2012, un petit groupe de femmes s’est rassemblé autour de l’écrivain franco-québécois Pascal Millet. Carnet posé sur les genoux, stylo levé, il enregistre le fil des anecdotes. La mémoire collective oscille entre nostalgie d’une solidarité d’antan et constats amers sur le présent.
Les participantes évoquent l’époque où les portes d’entrée demeuraient déverrouillées, où une vingtaine de nationalités cohabitaient dans une entraide spontanée et où les enfants étaient protégés par le regard bienveillant de l’ensemble du voisinage. Puis surgit le récit de la rupture : l’implantation de trafics illicites qui rongent les halls d’immeubles, la peur qui s’infiltre au crépuscule, le sentiment d’un abandon institutionnel et la sensation d’être enfermés dans une zone de non-droit. L’une d’elles partage l’effroi d’une nuit d’émeutes où les tirs de mortiers et les carcasses de voitures calcinées donnaient l’illusion d’assister impuissant à un tournage dramatique en bas de sa fenêtre.
Pourtant, dans ces témoignages bruts, la lumière ne s’éteint jamais totalement. On y parle avec ferveur de la rupture du jeûne lors du ramadan, de l’observation patiente du croissant de lune à l’horizon, des fous rires partagés et des premiers pas sur le sol français. Pour de nombreuses familles, faire communauté reste une priorité absolue, une démarche qui rappelle la nécessité d’une présence humaine continue sur le terrain, à l’image des interventions menées par une médiatrice de rue, le coeur à l’écoute pour renouer les fils du dialogue entre générations.
L’artisanat de la plume : rendre justice à la parole reçue
Après la collecte vient l’étape délicate de la restitution. La consigne imposée aux auteurs participants relève du défi d’équilibriste : rédiger avant l’aube un texte autonome qui n’édulcore ni la force des propos ni la singularité du ton employé. Au petit matin, lorsque Pascal Millet dépose ses feuillets devant les habitantes de Fafet, le silence se fait dense. Son écrit, intitulé « Permission de minuit », restitue avec précision cette soif de respect et d’encadrement qui habite les mères du quartier, confrontées à l’absence de perspectives pour leurs adolescents.
Lorsque la lecture s’achève, le soulagement se lit sur les visages. Les acquiescements succèdent aux sourires émus. Les participantes reconnaissent leurs métaphores, leurs formules spontanées et leurs réflexions profondes, désormais structurées en un récit puissant. L’une des participantes résume l’alchimie avec une justesse désarmante : « On leur donne nos mots et ils nous font des phrases. On pensait que les écrivains nous étaient supérieurs, mais en fait, ils sont simplement comme nous. »
Cette démystification mutuelle constitue le cœur battant du projet. Pour les professionnels des lettres, l’exercice désarçonne et purifie le style en le dépouillant de tout artifice vaniteux. Pour les riverains, constater que leurs vécus ont une valeur littéraire suffisante pour être applaudis par une salle comble agit comme un puissant réparateur d’estime de soi.
Faire entrer l’exil au musée et la révolte au théâtre
Leitura Furiosa refuse de cantonner ces rencontres aux seules salles polyvalentes des cités. Le festival organise de véritables incursions dans les bastions de la culture institutionnelle. Ainsi, un atelier a conduit l’auteur Gérard Allé et un groupe de migrants apprenant le français au musée de Picardie. Devant la statue en bronze et marbre sculptée par Paul Loiseau-Rousseau au XIXe siècle, représentant Salem, le guerrier du Soudan, l’émotion a saisi deux participants originaires de cette même région d’Afrique de l’Est.
Cette confrontation imprévue avec l’art classique a nourri un texte sur le déracinement, le mariage lointain, la précarité de l’asile et l’attachement naissant à cette ville d’Amiens qui les accueille. Lorsque le texte a été proclamé devant le public, les larmes et les bravos ont salué cette passerelle inattendue entre les collections patrimoniales et la réalité contemporaine des réfugiés. Cette réappropriation des espaces publics fait écho aux différentes manières dont, à d’autres moments de l’année, à Amiens, les livres prennent la rue d’assaut pour aller chercher les publics là où ils se trouvent.
« Les gens ont le droit d’être furieux contre l’injustice et d’être fâchés avec la lecture ; nous leur donnons simplement le pouvoir de transmettre cette fureur créatrice à des auteurs qui savent la traduire. »
Dans d’autres ateliers menés en parallèle, comme au quartier Victorine Autier avec le tissu associatif local, les femmes ont rédigé un véritable manifeste pour réclamer l’égalité au sein du foyer et l’émancipation économique. Du côté d’Elbeuf, ce sont les plus jeunes qui ont exploré l’univers du slam aux côtés d’Alexis Galmot, traduisant leurs angoisses nocturnes et leurs désirs d’évasion en rythmes percutants.
Une prise de parole collective et politique
Le point d’orgue de ces journées d’effervescence se déroule traditionnellement sur le grand plateau du théâtre de la Maison de la culture. Le dimanche après-midi, loin des cérémonies convenues, la scène s’ouvre à des lectures polyphoniques sans filet. Des comédiens prêtent leur voix, mais ce sont bien souvent les habitants eux-mêmes — lecteurs novices, enfants intimidés ou mères de famille courageuses — qui s’emparent du micro pour scander les textes co-construits.
L’origine même de Leitura Furiosa puise dans une saine contestation. Historiquement imaginé en réponse aux manifestations nationales du type « Fureur de lire », qui s’adressaient presque exclusivement à des lecteurs déjà aguerris, le rendez-vous amiénois a sciemment pris le contre-pied des politiques d’animation traditionnelles. L’idée motrice était de rappeler que le rejet du livre découle rarement d’un mépris intellectuel, mais d’une longue suite d’humiliations sociales et d’exclusions scolaires.
En replaçant la narration humaine au centre de l’expérience littéraire, Cardan démontre qu’aucune frontière n’est infranchissable entre les quartiers populaires et les temples de la culture légitime. Les phrases ciselées durant ce week-end ne régleront pas à elles seules les urgences économiques d’Amiens-Nord ou les pénuries de services publics, mais elles accomplissent une tâche essentielle : redonner aux citoyens invisibilisés le pouvoir de dire leur monde et d’exiger qu’on les écoute.




