Dans la salle baignée d’une lumière douce, les tables ont été poussées pour laisser place à de grands rouleaux de papier blanc. Des feutres usés, des crayons de cire, des règles et des pastels s’éparpillent au milieu des rires et des hésitations. Autour du support encore vierge, une douzaine de personnes de tous âges se penchent, observent et échangent des regards complices. Nous ne sommes pas ici dans un cabinet d’urbanisme ni dans un atelier technique du cadastre, mais au cœur d’une aventure humaine singulière : la création d’une carte subjective de Vieux-Condé, commune du bassin minier du Valenciennois frontalière de la Belgique.
L’initiative, portée par Le Boulon, le pôle des arts de la rue bien connu dans le département du Nord, a invité les habitants à bousculer la géographie institutionnelle. Avec le concours d’artistes spécialisés dans la cartographie sensible, notamment Catherine Jourdan, l’objectif n’est pas de mesurer des distances métriques exactes, mais de consigner les battements de cœur, les trajectoires de vie, les cicatrices invisibles et les légendes urbaines qui forgent l’identité d’un territoire populaire souvent réduit à ses indicateurs de précarité.
Dépasser le cadastre pour raconter le vécu
Sur cette feuille immense, l’échelle traditionnelle s’effondre d’emblée. Ce qui est grand sur le papier n’est pas ce qui compte le plus de mètres carrés, mais ce qui pèse lourd dans l’existence quotidienne. Ainsi, l’hôtel de ville prend des proportions monumentales au milieu du tracé. Pourquoi une telle démesure ? Parce que c’est le refuge premier lorsque les démarches administratives s’accumulent, l’espace où l’on fête les mariages et les parrainages républicains, l’adresse incontournable où l’on vient frapper pour solliciter une aide d’urgence ou faire entendre sa voix. Cette centralité rappelle combien le lien avec les institutions de proximité demeure le garant fondamental de la cohésion locale, une réalité que l’on retrouve dans bien d’autres territoires où s’exprime un attachement très fort aux services publics face aux désengagements de l’État.
Autour de ce point névralgique gravitent les quartiers historiques. La cité Taffin s’étale d’un côté, tandis qu’au nord, la cité de la Solitude s’impose avec ses alignements géométriques d’anciennes maisons ouvrières en briques rouges. Classée au patrimoine mondial de l’Unesco avec l’ensemble du bassin minier, cette cité n’est pas seulement un vestige architectural pour historiens ou étudiants en urbanisme ; elle reste avant tout un lieu habité, vibrant, traversé par les souvenirs de familles entières qui ont donné leur santé et parfois leur vie pour extraire la houille.
La frontière et ses petits arrangements
À peine quelques encablures plus loin, le bord supérieur du dessin s’ouvre sur la Belgique voisine. Autrefois, la douane matérialisait une frontière stricte, ponctuée de guérites, de contrôles inopinés et de fouilles minutieuses. Aujourd’hui, le passage se devine surtout lorsque les téléphones portables basculent d’un réseau mobile à un autre, ou à la silhouette familière d’un château d’eau campé sur la ligne de démarcation. Mais dans la mémoire des aînés, la frontière était un théâtre d’ingéniosité permanente.
« À l’époque, on traversait la limite pour aller chercher du tabac moins cher chez nos voisins belges. Pour passer sans se faire repérer par la douane volante, on cachait les paquets directement dans nos soutiens-gorge ! Toute l’astuce consistait à garder un visage impassible devant l’uniforme. »
Ces souvenirs de petite contrebande familiale font éclater de rire l’assemblée. D’un trait de feutre déterminé, une participante rebaptise aussitôt un sentier vicinal en « chemin des fraudeurs ». Cette géographie intime restitue une fierté populaire souvent étouffée : celle de la débrouille, de la ruse face aux règles rigides et de la solidarité transfrontalière qui a toujours caractérisé les gens du Nord, par-delà les bornes administratives.
Le poids du charbon et les stigmates industriels
Sous la surface du dessinaffleure inévitablement la mémoire de la mine. À Vieux-Condé, plus d’une cinquantaine de puits ont autrefois perforé les sous-sols, transformant la terre en un réseau de galeries complexes. Bien que les chevalements aient disparu du paysage urbain, l’empreinte extractive demeure omniprésente. Elle se lit dans les affaissements miniers qui ont bouleversé la topographie, donnant naissance à de vastes étendues d’eau comme le grand étang d’Amaury, formé spontanément après l’abandon de la fosse du même nom au début des années 1970.
Les récits recueillis au fil des ateliers portent la gravité de ce labeur disparu. Les bruits sourds remontant des profondeurs résonnent encore dans l’esprit des plus âgés. Près d’un carrefour, une main hésitante inscrit : « Dans cette fosse, j’ai perdu mon père ». Plus bas, un autre mot évoque le rôle des mères lampistes, maillon essentiel de la sécurité au fond : la lampe déposée le matin et reprise le soir constituait le signal tangible qu’un travailleur était rentré sain et sauf. Comme dans d’autres bassins industriels où le monde du rail ou de l’usine a forgé une conscience collective inébranlable, à l’image de ce que raconte Saint-Pierre-des-Corps, cité cheminote populaire et fière de l’être, Vieux-Condé refuse l’oubli de ses héros ordinaires.
Chômage, mobilité et batailles du quotidien
Mais la carte ne se contente pas d’égrener des nostalgies d’antan. Elle affronte avec lucidité les réalités économiques âpres d’une ville d’environ 10 000 habitants où le taux de sans-emploi frôle les 20 % et où le parc social représente près d’un tiers des habitations. Après le choc brutal des fermetures minières, puis les vagues successives de désindustrialisation, la commune livre une lutte acharnée pour maintenir des emplois industriels, à l’instar de la présence du sous-traitant automobile Agrati.
La question des transports et de l’enclavement s’impose comme une préoccupation majeure. Pour accéder aux zones d’activité disséminées dans l’agglomération de Valenciennes, disposer d’un véhicule personnel en bon état relève d’une obligation difficilement finançable pour les ménages les plus fragiles. Sur la feuille de papier, les jeunes et les demandeurs d’emploi dessinent alors des lignes de bus imaginaires, des passerelles et des points violets symbolisant des bassins de recrutement à créer impérativement pour leurs enfants. Réclamer le droit à la mobilité, c’est réclamer le droit de travailler et de vivre dignement sur sa propre terre.
Tisser du lien entre les générations
Ce travail cartographique met en lumière un paradoxe frappant : la ville s’est embellie, s’est végétalisée avec des sentiers bordés de graminées et des parterres fleuris, mais le tissu relationnel semble parfois plus distendu qu’à l’époque des corons surpeuplés. Les aînés se remémorent les soirées d’hiver partagées autour du poêle à charbon, les chaises que l’on installait sur le pas de porte dès les premiers rayons de soleil pour tricoter et surveiller les enfants de la rue.
Participer à ces ateliers collectifs permet précisément de réactiver cette fraternité de proximité. Les adolescents découvrent sous un jour nouveau des retraités qu’ils ne croisaient que brièvement aux arrêts de bus. Cette démarche participative s’apparente à ces actions où les compagnons bâtisseurs fabriquent du lien social en réparant ensemble l’habitat et la confiance mutuelle. À Vieux-Condé, réparer la carte, c’est déjà retisser la communauté humaine.
Lorsque la carte subjective sera achevée et exposée au public, elle n’aura pas la prétention d’indiquer le chemin le plus court pour traverser la commune en voiture. Elle offrira bien mieux : un voyage au cœur de la dignité ouvrière, un pied de nez poétique aux statistiques désincarnées, et la preuve vivante qu’une ville ne meurt jamais tant que ses habitants continuent d’écrire et de dessiner leur propre histoire.



