À Grigny, Türkan Pekdemir incarne une médiation au plus près des détresses et des espoirs

Türkan Pekdemir, médiatrice sociale échangeant avec des habitants à Grigny

Arpenter les allées sinueuses de la Grande Borne ou longer les coursives imposantes de Grigny 2 en compagnie de Türkan Pekdemir ressemble à une marche rythmée par d’incessantes haltes fraternelles. À chaque carrefour, un regard s’allume, un salut s’échange, une interpellation survient. Ici, une mère de famille cherche à déchiffrer un courrier administratif nébuleux ; là, un voisin s’inquiète d’un risque d’impayé locatif. À chacun, Türkan répond d’une voix calme et résolue, donnant rendez-vous au centre social Pablo Picasso, point d’ancrage municipal où elle partage son bureau avec l’équipe locale de médiation sociale. Bien avant d’exercer cette fonction sous un statut officiel, cette femme énergique pratiquait déjà une solidarité instinctive, forgée au creuset des épreuves personnelles et d’un refus viscéral de la résignation.

Une trajectoire forgée par le travail ouvrier et l’émancipation

L’histoire de Türkan s’inscrit dans les vagues migratoires venues de Turquie dans le dernier tiers du vingtième siècle. Débarquée d’Istanbul en 1974 pour s’établir en Touraine avec sa mère et ses frères et sœurs, elle rejoint alors un père ouvrier du bâtiment logé dans un baraquement sommaire. Les débuts sont marqués par un dénuement extrême, l’isolement linguistique et le regard parfois craintif du voisinage. Aînée de la fratrie, elle est envoyée à l’usine dès ses quinze ans sans maîtriser la langue française. Tresseuse de câbles industriels dans un atelier mécanique, elle reverse l’intégralité de sa paie au foyer durant huit années consécutives, tout en nourrissant une profonde soif d’apprendre que le système scolaire ne lui a pas permis d’étancher.

Apprendre le français sur le tas, en s’appuyant sur des romans-photos et sur une curiosité insatiable, constitue sa première victoire contre un destin tout tracé. Refusant l’assignation silencieuse aux tâches domestiques, elle cultive un tempérament réfractaire à toute forme d’interdiction injustifiée. Si le mariage traditionnel et les obligations familiales la conduisent plus tard en banlieue parisienne, d’abord à Savigny-sur-Orge puis à Grigny en 1985, Türkan n’abandonne jamais son autonomie financière. Elle enchaîne les besognes éprouvantes : agente d’entretien de grandes surfaces, dame de vestiaire, aide au sein de l’atelier de cordonnerie de son conjoint. Partout, elle observe une même constante : l’usure précoce des corps et le désarroi de foyers confrontés à un horizon bouché.

Créer du collectif contre la violence du chômage

Face à la montée des difficultés économiques locales dans les années 1990, Türkan choisit de ne pas subir. Constatant que de nombreuses femmes de son quartier se heurtent à la barrière de la langue et à la timidité face aux recruteurs, elle impulse une démarche pionnière. Plutôt que de laisser chacune s’épuiser seule devant les guichets, elle constitue un groupe informel pour démarcher directement les entreprises de la zone d’activité.

« Seule, la peur paralyse et le refus blesse. Mais lorsque dix ou quinze habitantes se présentent ensemble aux portes des employeurs, le rapport d’inversion s’opère : l’interlocuteur est contraint d’écouter, d’échanger et, bien souvent, de proposer des contrats d’insertion. »

Cette approche solidaire, qui préfigure les méthodes d’auto-organisation populaire, démontre rapidement son efficacité. Elle illustre ce qui caractérise depuis toujours l’engagement des riverains de ces cités, souvent résumé par l’expression locale : « A Grigny, nous avons la fraternité, il nous manque l’égalité ». En remettant les personnes en mouvement, Türkan restaure bien plus que des perspectives matérielles : elle ravive une fierté oubliée.

Médiatrice au quotidien : soigner les fractures administratives et humaines

Lorsqu’elle intègre officiellement le service de médiation de la ville il y a plus d’une décennie, sa méthode ne change pas d’un iota. Sa vision du métier refuse le traitement compartimenté des dossiers. Pour elle, un impayé d’énergie, une notification d’expulsion locative ou une baisse de droits sociaux ne sont que les symptômes visibles d’une souffrance plus globale touchant la santé, l’équilibre familial et la dignité personnelle.

Son quotidien ressemble à un combat de haute précision contre le non-recours aux droits et l’engrenage des dettes. Elle rédige des courriers de contestation, négocie des échéanciers avec des organismes de crédit pour faire cesser les relances agressives, ou accompagne un senior jusqu’aux guichets de la caisse de retraite de la commune voisine pour débloquer une pension minimale. Dans les quartiers comme la Grande Borne, à Grigny, ces démarches prennent souvent des allures de parcours du combattant. Türkan y consacre des demi-journées entières, consciente que le moindre retard peut précipiter une famille à la rue. Elle-même a connu par le passé l’épreuve d’un divorce conflictuel s’étalant sur plusieurs années, le surendettement et trois mois passés sans logement personnel ; une traversée du désert qui lui confère une légitimité sans faille lorsqu’elle s’adresse à des personnes en détresse.

Faire tomber les tabous des violences intrafamiliales

Derrière les questions d’hébergement ou de traduction se dissimulent parfois des drames plus silencieux. Türkan aborde de front la question des violences conjugales, un sujet souvent verrouillé par la peur du jugement social ou les pressions de l’entourage. Son constat est lucide : la maltraitance traverse toutes les origines et toutes les couches sociales, même si l’isolement géographique et la dépendance financière aggravent considérablement le piège pour les victimes.

Dans ces situations d’urgence, la médiatrice travaille main dans la main avec des collectifs spécialisés, à l’image de l’association Femmes solidaires, ainsi qu’avec des professionnels du droit et du secteur médico-social. Türkan ne prétend jamais se substituer à la justice ou à la médecine, mais elle offre cette première écoute sécurisante indispensable pour franchir le pas d’un dépôt de plainte, solliciter un hébergement d’urgence ou consulter un médecin légiste. En matière de violences au sein du couple, il convient de rappeler que des dispositifs d’alerte et d’écoute existent en permanence, notamment le 3919 (numéro d’écoute national, anonyme et gratuit) et le 17 en cas de danger immédiat.

Les piliers de l’action de terrain menée à Grigny

  • L’accès universel aux droits : lutter contre la dématérialisation galopante des services publics qui exclut les personnes en situation d’illettrisme ou privées d’outils numériques.
  • La rupture de l’isolement social : mobiliser les structures collectives pour éviter le repli individuel et la dépression liée à la précarité.
  • Le soutien aux femmes victimes de maltraitance : faciliter la mise en sécurité et l’accompagnement juridique auprès d’avocats et d’associations d’aide aux victimes.
  • La prévention des expulsions : intervenir en amont auprès des bailleurs sociaux et des commissions de surendettement de la Banque de France pour formaliser des plans d’apurement viables.

Une présence irremplaçable dans le tissu social des banlieues

Le parcours de Türkan Pekdemir rappelle avec force que les quartiers populaires regorgent de ressources humaines exceptionnelles, bien loin des clichés stigmatisants. À l’heure où les habitants réaffirment avec vigueur : « Nous ne sommes pas le poison de Grigny ! », le travail patient de cette médiatrice montre que la solidarité de proximité constitue le véritable ciment républicain des cités. Türkan ne compte ni ses heures ni ses pas : tant qu’une injustice persistera sur le seuil d’un immeuble ou qu’un habitant baissera les yeux face à un formulaire administratif, sa porte restera grande ouverte.

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